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jeudi 3 novembre 2005






   
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Résumé de l’ouvrage
vendredi 22 juillet 2005
par Sylvain Bellégo

Introduction : l’autorité en crise ou la démocratie en panne ?

Aujourd’hui, tout le monde s’accorde sur le constat suivant : l’autorité est en crise. La rupture est unanimement datée de mai 68, mais les justifications apportées sont souvent peu probantes, quelle que soit l’approche scientifique privilégiée pour étudier ce phénomène. La lecture du débat entre Laurent Joffrin et Philippe Tesson concernant l’autorité (Où est passée l’autorité ? ) illustre les nombreux obstacles auxquelles se heurtent les tentatives pour analyser l’autorité et sa crise contemporaine. Ils proposent cependant quelques pistes intéressantes à suivre : la relation entre générations est bien au coeur de la crise de l’autorité ; la crise du lien social correspond à une crise plus profonde de la démocratie en général. Une discipline nouvelle, l’anthropologie générale, va être mobilisée pour analyser l’autorité, en répondant aux trois questions suivantes : quelle est la part d’influence exercée sur la relation d’autorité par les ressources « organiques » propres à l’espèce, et la part de la société (la culture) ? Quelles sont ces ressources organiques ? Sur quoi agit la culture et dans quelle mesure ? Considérer l’autorité uniquement comme une forme de relation interpersonnelle n’est pas suffisant. Il faut en même temps étudier les phénomènes de groupe pour tenir compte de sa dimension sociale.

Une définition consensuelle de l’autorité

Un témoignage d’enfance du poète espagnol Umberto Saba va servir de guide pour analyser l’autorité. Enfant, il était parmi les premiers de sa classe, étudiant avec ferveur « pour » un maître qu’il décrit comme « sévère mais juste » : il s’agit de l’image d’un père oedipien. Lorsque ce maître commet ce qu’Umberto ressent comme une injustice, l’élève se prend d’une haine violente pour le professeur : cette figure correspond dès lors à une image de l’archaïsme psychologique, issue des premiers stades de l’enfance. Saba connaîtra par la suite de constantes difficultés scolaires. Le témoignage du poète montre que l’autorité repose à la fois sur la volonté d’être aimé et sur la peur du dominé de perdre l’amour du dominant. Cette relation utilise les ressources psychologiques issues de la période oedipienne de l’enfance. La rupture de cette autorité est provoquée par une attitude du maître rendant impossible cette projection (l’image d’un père archaïque se substitue à l’image oedipienne).

D’après ce qui précède, et en comparant la pluralité des définitions proposées pour l’autorité, la proposition suivant semble consensuelle : l’autorité est une variété de pouvoir qui assure l’obéissance des subordonnés sans user de la force manifeste, de la contrainte physique, de la menace explicite, et sans avoir à fournir justifications, arguments ou explications.

Cette définition est-elle en contradiction avec l’évolution récente du terme, qui sous-entend aujourd’hui le recours à la force, quand certains en appellent au « retour de l’autorité traditionnelle » pour résoudre la crise ? Non, car la référence à l’autorité traditionnelle rend compte du fait que la force (la menace implicite) est justement l’ultime recours de l’autorité. Dans le contexte actuel de crise de l’autorité, la volonté de recourir à la force est donc cohérente avec la définition proposée.

Autorité et légitimité

Au même titre que l’autorité, la légitimité (qui lui est associée), fait l’objet de définitions contestables : ainsi, le sociologue Bernard Weber la confond avec la loi (tout pouvoir légal serait légitime).

La légitimité, c’est l’additif permettant à l’autorité « naturelle », interpersonnelle, de prendre une dimension sociale, d’étendre sa domination à un groupe. Pour obtenir cette légitimité, cette reconnaissance sociale, il faut que son détenteur agisse aux yeux des autres selon un intérêt général qui le dépasse. En fonction du contexte, l’intérêt général en question prend une forme particulière.

L’exemple de Charles De Gaulle permet d’illustrer le lien entre autorité et légitimité, tout en mettant en évidence les ressources psychologiques mobilisées. Lors de la seconde guerre mondiale, De Gaulle oppose sa propre légitimité à celle du gouvernement de Vichy (la légitimité ne peut donc pas être confondue avec la légalité). Lorsqu’il prononce son « appel du 18 juin », deux conditions nécessaires à la reconnaissance de son autorité sont d’ors et déjà remplies : il possède un ascendant personnel « inné », et l’évènement lui permettant de se présenter comme légitime est advenu (la « trahison » de Vichy). Il lui reste à trouver le ressort psychologique sur lequel appuyer sa légitimité. L’étude des discours de l’homme du 18 juin permet d’identifier une structure de type oedipienne : la France y est identifiée à la mère, et les français résistants y sont les enfants de la mère-patrie. De Gaulle trouve donc sa légitimité en s’appuyant sur les images parentales de l’enfance.

Dans tous les cas, la légitimité est ainsi liée au familialisme social, en tant que vision imaginaire, fantasmatique, de la réalité sociale : l’image du père se trouvant projetée sur la personne du Président par exemple.

La psychanalyse et les deux contenus de l’autorité

A ce stade de l’étude, il est possible d’utiliser les outils de la psychanalyse pour comprendre précisément sur quels ressorts s’appuie l’autorité pour fonctionner. Entre 1910 et 1930, Freud a élaboré plusieurs théories psychanalytiques de l’autorité : en 1910, il explique qu’elle tire sa force de son lien avec l’image du père telle qu’elle s’est gravée dans l’inconscient durant l’enfance ; en 1920 il distingue deux cas de figure, l’un correspondant à la situation d’une foule inorganisée avec un meneur (substitut du « père des origines tout puissant et violent »), l’autre à la foule organisée en structures sociales stables (le chef prend dans ce cas l’image d’un père œdipien « sévère mais juste ») ; en 1930, Freud explique que le parent référent est intériorisé dans le surmoi inconscient (d’où un sentiment de culpabilité lorsque le sujet éprouve une intention qui aurait été réprimée par le parent référent). Mais Freud n’a pas analysé dans le détail le système psychique de la petite enfance. Ce qu’il décrit globalement sous l’appellation d’archaïsme psychologique peut être décomposé en plusieurs phases :

  • [ 0 ; 6 mois] arch. 1 : période de symbiose psycho-somatique avec la mère, moments de fusions (tout-plaisir) et de défusion (frustration des besoins) ; les frustrations engendrent les premières stratégies défensives de l’enfant et les réflexes de plaisir (préformes du désir) ; le psychisme se construit donc sur la base de représentations et de fantasmes psychosensoriels et psychomoteurs.
  • [ 6 ; 12 mois] arch. 2 : le moi fusionnel (c’est l’« égocosmie » décrite par Winnicott) se divise en sujet (l’égo) et en objet (la mère, le monde = cosmie) ; Winnicott nomme cette période l’« aire intermédiaire », où la « grande séparation ».
  • [ 12 ; 15 mois] arch. 3 : refoulement primaire : division entre le préconscient-conscient et l’inconscient ; développement et intériorisation des repésentations archaïques liées à la toute puissance imaginaire (figures bénéfiques et figures maléfiques) : pensée magique.

Cette conception de l’archaïsme comme une phase de la petite enfance (et non, comme Freud le proposait, comme la trace d’une « préhistoire mythique ») permet de dissocier deux images du père : le père oedipien et le père archaïque (représentant toutes les images maléfiques de l’archaïsme 3).

La comparaison entre De Gaulle et Hitler permet de distinguer les deux types d’autorité possibles. Alors que De Gaulle s’appuie sur un schéma psychofamilial de type oedipien, Hitler projette l’image du père détesté sur les Juifs, et la mère représente la toute puissance totalitaire projetée sur la Nature : l’autorité trouve sa légitimité soit dans un schéma de type œdipien, soit dans l’archaïsme 3 (le meneur correspond alors au chef de horde primitive de Freud).

L’autorité, symptôme du sentiment abandonnique de l’espèce humaine

L’exemple de Umberto Saba permet d’affirmer que l’autorité fonctionne parce que celui qui la subit a peur de perdre l’amour de celui qui le domine (sur lequel il projette l’image de son père). La relation entre un automobiliste et un gendarme illustre très bien ce phénomène : tout dans l’attitude et la posture du représentant de l’autorité sociale renvoie à la relation père/fils.

La psychanalyste Germaine Guex a travaillé sur des patients souffrant du « syndrome d’abandon », tellement angoissés par la peur de perdre l’amour de leurs proches qu’ils ne peuvent pas vivre de relation durable avec les autres. Cette peur est en fait universelle chez l’homme, car elle trouve son origine dans le traumatisme lié à la « grande séparation » d’avec la mère, et l’autorité en est le symptôme inévitable. La socialisation permet en effet d’intégrer le sentiment abandonnique, durant la petite enfance, à une structure psychoaffective stable (dans certains cas pathologiques la socialisation s’est mal passée), selon deux schémas possibles : soit la société prend en charge ce sentiment grâce aux retrouvailles communautaires qui pallient la souffrance venue de la petite enfance (cas des sociétés d’avant la modernité) ; soit ce qui était communautaire est intériorisé et constitue un endopsychisme individuel (cas des sociétés de la modernité). Dans le second cas, cette intériorisation n’est pas parfaite, d’où la formation d’une image inconsciente du père, médiatrice et protectrice. Aujourd’hui, l’image du père s’étant affaiblie, les individus sont à nouveau livrés à l’archaïsme, ce qui constitue un des éléments de la crise actuelle.

Cultures collectives et autorité sociale

Il n’existe que deux contenus pour l’autorité, déterminés par les ressources anthropologiques sur lesquelles elle s’appuie : la structure œdipienne génère un pouvoir « sévère mais juste », sans rupture historique, alors que la structure archaïque génère un pouvoir où règne l’arbitraire, la démesure, la violence, etc. Chacun de ces deux contenus peut advenir dans des sociétés très éloignées géographiquement, économiquement, historiquement, comme le montre le parallèle entre la société nazi et la société des Mundugumor (tribu primitive de nouvelle Guinée étudiée par Margaret Mear dans les années trente). Chaque peuple est prédisposé à reconnaître une forme d’autorité plutôt qu’une autre, selon sa culture et son histoire.


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