Ce chapitre constitue une première entrée dans le monde de l’enseignant. Avant d’aller voir ce qui se passe directement dans la classe, Claudine Blanchard Laville nous invite à comprendre les souffrances et plaisirs ressentis par les enseignants en étudiant le discoursde Jean, professeur de mathématiques qui a participé pendant trois ans à un groupe animé par Claudine Blanchard Laville.
Le problème posé par Jean et l’efficacité du travail de groupe
Le principal problème de Jean, c’est qu’il a l’impression de ne pas pouvoir parler d’autre chose que des mathématiques, en qu’en dehors du dispositif de la classe il n’aurait plus rien à dire. Et effectivement, durant la première année de sa participation au groupe il ne parvient que très difficilement à prendre la parole : il est anxieux à l’idée de s’exprimer, et ne prend la parole que lorsqu’il y est encouragé par Claudine Blanchard Laville. De même pendant les conseils de classe.
La peur d’être démasqué : l’anésthésie pour masquer la souffrance
Au cours de sa participation au groupe, Jean a l’impression de passer d’un état d’anésthésie, dans lequel il n’écoute pas les élèves et n’essaie pas de comprendre ce qui se passe dans la classe, à une état de réveil, dans lequel il est d’avantage à l’écoute des élèves. Il avoue que ce nouvel état est plus inconfortable et source de souffrance : visiblement, l’état d’anésthisie le préservait de la souffrance (par exemple en l’empêchant d’entendre les réflexions désagréables de certains élèves).
Le travail de groupe lui permet aussi de prendre conscience de la différence entre ce que l’on souhaiterai faire dans la classe et ce qu’on y fait effectivement sous la pression de déterminants intimes masqués et non maîtrisés.
Résistance au changement :
Jean relate un épisode émouvant et assez dramatique. Après avoir suivi un stage sur la pédagogie différenciée, qui l’a énormément enthousiasmé et dans lequel il s’est beaucoup investi, Jean a essayé d’appliquer cette nouvelle pédagogie lorsqu’un élève lui a demandé des explications. Une émotion terrible, une angoisse insuportable, l’a étreint. Pour endiguer le flox emmotionnel, Jean se retranche derrière la routine, et son incapacité à appliqué une nouvelle pédagogie lui a causé une grande souffrance.
Cet événement illustre la difficulté que peut représenter la mise en oeuvre d’un changement volontariste dans l’organisation de la classe. Le coût psychique, et la souffrance qui en résulte, peuvent être très élevés.
Vu la souffrance rencontrée par Jean lorsqu’il s’efforce de provoquer un changement dans sa gestion de la classe, on peut se demander comment aider les enseignants à intégrer le changement dans leur pratique effective. C’est en fait l’objectif des groupes d’acompagnement clinique pour les enseignants : comprendre ce qui empêche l’enseignant de fonctionner comme il le souhaiterait pour lever les blocages.
Le dispositif
Au cours de séances régulières de 2 à 3 heures, les participants discutent autour d’une difficulté exposée par un d’entre eux. L’investissement dans le groupe est progressif, et le travail doit s’échelonner sur plusieurs années pour permettre les avancées, reculs, maturations, etc.
Objectif du travail de groupe
La participation au groupe d’accompagnement clinique doit « conduire l’enseignant à dégager sa problématique professionnelle des enjeux libidinaux dans lesquelles il risque de s’enliser, même à son insu », pour le rendre plus libre.
Une participante a déclaré, après avoir lu du contrat pédagogique de Janine Filloux, que le travail de groupe n’avait permis de retrouver que 20% de ce qui est dit dans le livre. Cela illustre la lenteur d’un tel travail, reposant sur le vécu de chacun : dans ce travail, il ne s’agit pas de l’acquisition d’un savoir intellectuel, mais d’une démarche de découverte propre à chaque participant.
Place de l’animateur :
L’animateur n’est pas là pour donner des réponses immédiates aux questions posées par les participants, ni d’avoir une position d’enseignement par rapport au groupe. Il doit plutôt s’attacher à repérer les signifiants particulier utilisés par les enseignants, comme les lapsus, les associations, etc., pour favoriser la compréhension.
L’athmosphère du groupe est déterminante
Le travail dans le groupe doit permettre à l’enseignant de connaître leurs modèles de fonctionnements réels en situation professionnelle. Cette prise de conscience se heurte aux résistances de l’inconscient, au refoulement. Il faut donc que le participant soit volontaire, et qu’il trouve dans le groupe une athmosphère qui l’encourage à se laisser aller aux associations d’idées : l’athmoqphère doit être chaleureuses, contenante, mais nons complaisante.
La recherche de l’économie psychique
L’enseignant est conduit à trouver les compromis les moins couteux possibles : au fil des ans, il se sonstruit des modèles qui lui semblent les plus confortabes. Parfois, l’énergie mobilisée pour maintenir un compromis est très importante : c’est la cas lorsqu’il existe un fort clivage entre le soi-privé et le soi-professionnel, ou lorsque la distance est trop grande entre l’image idéalisée de soi et l’image rencoyée par les élèves. Dans ces situations, le travail de groupe doit permettre d’instaurer un équilibre, un compromis moins couteux.
La théorie du changement catastrophique
La théorie de Bion sur le changement catastrophique permet de comprendre pourquoi la prise de conscience des phénomènes psychiques déterminant le comportement de l’enseignant peut se heurter à des résistances très fortes. Selon Bion, quand une association d’idée opère un basculement entre deux réalités psychiques, il y a menace de transformation, et le changement se heurte à une résistance de la part du participant qui a peur de la souffrance psychique que pourrait occasionner ce changement. C’est en ce sens que le changement est qualifié de catastrophique : le participant au groupe éprouve un sentiment de désastre face à l’éventualité d’un changement psychique.
Dans le groupe, l’animateur doit donc éprouvée suffisemment d’empathie pour protéger le participant de la souffrance qu’il risque à tout moment d’éprouver dans le groupe, et de la souffrance q’uil éprouve dans la classe. Car l’enseigant est exposé à une souffrance professionnelle très forte, étant psychiquement très impliqué dans son activité.
Or, il existe un fort tabou sur la souffrance professionnelle : les enseignants doivent réapprendre à sécouter eux-même pour dégager l’espace professionnel de ses enjeux narcissiques ou libidinaux. Le choix d’un groupe peut apporter une aide précieuse dans ce sens.