L’enquête se déroule à Granvelle, quartier HLM de la ville de Gercourt près de Montbéliard. Vivent dans ce quartier des familles ouvrières (OS de l’automobile) dont beaucoup sont issues de l’immigration. La réhabilitation de Granvelle, démarrée dans les années 80, n’a pas touché l’ensemble des immeubles, créant des différences à l’intérieur du quartier et reléguant les familles nombreuses et immigrées dans les secteurs excentrés, accentuant ainsi leur sentiment de relégation. L’enquête a porté sur des lycéens habitant exclusivement ce quartier d’où une surreprésentation d’enfants d’émigrés issus de familles nombreuses et à forte proportion de parents non alphabétisés.
Il s’agit d’une enquête qui s’étale sur dix ans de 1990 à 2000. L’intérêt de cette durée étant de mettre en parallèle les attitudes individuelles avec les évolutions globales au niveau de l’entreprise, du marché du travail, du champ scolaire local.
Plusieurs méthodes ont été utilisées : questionnaires, entretiens approfondis mais, s’agissant d’étudier des destinées individuelles, c’est l’observation ethnographique qui a été privilégiée.
Les entretiens avec les jeunes n’ont pas été réalisés au sein des structures scolaires afin de favoriser la distanciation avec l’école et faire émerger des aspects de leur vie de quartier.
Utilisant l’observation ethnographique, l’auteur s’est installé pendant certaines périodes dans le quartier, utilisant des « alliés ». Il explique comment il en a contrôlé les biais en limitant le nombre d’entretiens commentés afin de fournir au lecteur tous les éléments du processus de recueil de données notamment sur ce qui concerne la relation enquêteur/enquêtés.
Conscient de sa position de domination culturelle dans la relation avec les enquêtés, il mentionne qu’il est important de noter qu’ils ne montrent pas toutes les facettes d’eux-mêmes et que l’interprétation doit en tenir compte. Pour souligner les perturbations de la « relation sociale » qui s’établit entre enquêteur/enquêtés, il a utilisé le « je » et non le traditionnel « nous » dans le compte rendu. Dans la conclusion, Stéphane Beaud pose le problème de la généralisation de cette enquête eu égard à la méthode utilisée, il indique que le suivi de trajectoires sur une longue durée laisse apparaître des « processus sociaux structurels qui ont de fortes chances de se retrouver dans d’autres contextes géographiques et culturels ».
Il propose dans un premier temps d’analyser les itinéraires scolaires des collégiens qui sont entrés au lycée afin de mettre en relief la manière dont ils affrontent leur nouvelle situation et « de faire apparaître le désarroi, le coût psychologique, le « bricolage » au jour le jour des carrières scolaires ».
Dans un deuxième temps, il suivra quatre étudiants inscrits en première année de DEUG à l’université la plus proche afin de faire apparaître le décalage entre les attentes de l’institution et leurs « dispositions ».
Enfin, il suivra le parcours de deux étudiants de cette génération des 80 % face aux incertitudes de l’insertion professionnelle.
Massification :
Il s’agit de l’augmentation du taux de scolarisation qui ne s’accompagne pas d’une réduction des inégalités sociales qui en ferait une réelle démocratisation. Démarré au début des années 60 avec un accès à la 6ème facilité, ce phénomène se poursuivra en 1975 avec la réforme Haby et la mise en place du collège unique. La massification atteindra le lycée puis l’université après les années 1985 avec la réforme des 80% au bac, c’est de cette massification dont parle Stéphane Beaud : « on va centrer l’analyse sur la période 1985/1995 qui est le moment historique où s’est effectuée en France la massification de l’enseignement secondaire ». Il reprend le terme de « démocratisation ségrégative » de P.Merle2.
Déterminisme social :
L’école est un lieu de reproduction des inégalités entre classes dominantes et classes dominées par le biais d’un enseignement qui s’impose arbitrairement.
Inégalité des chances :
Sorte de « loi sociologique » qui permet d’expliquer l’échec de la démocratisation et qui s’exerce dans « l’accès au savoir, à l’emploi, aux positions sociales », cette loi se confirme tout au long de l’enquête.
Culture :
Ce concept est employé dans le sens « bourdieusien » de patrimoine, culture scolaire, culture légitime mais aussi dans le sens d’une subculture. La culture anti-école est développée chez ceux que Stéphane Beaud appelle « les exclus de l’intérieur » c’est-à-dire les élèves les plus « largués » qui manifestent des attitudes fortes de rejet de l’école (absences, insolences...) La culture de rue tient aussi une place importante dans l’univers du quartier et joue comme un attrait pour ces jeunes.
Acculturation :
Processus d’acquisition, d’apprentissage de nouveaux codes notamment ceux de la culture légitime. La prise de distance vis-à-vis de son quartier par exemple permet « d’être « pris » dans une logique d’acculturation scolaire et de réaffiliation sociale. » Concept central qui permet de comprendre comment les jeunes issus de milieu défavorisés peuvent accéder à la culture scolaire du lycée ou de l’université : « Cette forme d’acculturation se traduit sur le plan psychologique par une sorte de déblocage, de déclic qui prend souvent la forme, à l’épreuve du contact culturel, d’une plus grande confiance en soi »
Socialisation :
Elle prend un caractère particulier dans une « cité » comme Granvelle où les enfants « connaissent tôt les privations matérielles et l’angoisse des lendemains (qui ne chantent plus), fréquenter les écoles et collèges de ZEP qui résistent plus ou moins à l’anomie environnante, avoir un horizon géographique qui s’est de plus en plus limité au seul quartier, assister à la plongée ou à la déchéance des frères aînés ou des voisins, éprouver le racisme ou diverses formes de discrimination. C’est ce passé qui en se déposant dans le corps et la tête des jeunes finit par constituer un handicap de départ considérable dans la compétition scolaire et dans la course à l’emploi stable »
Ségrégation sociale et spatiale :
Ce concept explique combien ces jeunes socialement marqués sont aussi relégués dans leur quartier et ne peuvent avoir qu’une vision déformée de tout ce qui est extérieur à leurs frontières, d’où la déstabilisation lors de leur entrée au lycée où ils sont confrontés avec « l’altérité sociale ».
Violence sociale :
Evoque le concept de violence symbolique de P. Bourdieu, il s’agit de la violence faite à ces nouveaux lycéens que Stéphane Beaud appelle « les dominés des études longues (...) les malgré nous », qui sont mal préparés et désarmés face aux savoirs scolaires qu’on leur impose.
Génération :
Les enfants d’ouvriers veulent rompre avec la génération de leur parents et refusent l’idée de prendre le chemin de l’usine : « la fuite des études professionnelles des enfants d’ouvriers peut se lire comme un acte de sécession et de rupture avec l’ordre traditionnel, une manière de résister à l’ordre de l’usine et de s’affranchir du mode de succession des générations. » Ils constituent une seconde génération « la génération des enfants de la démocratisation » très différente de celle de leur parents mais dont certains revendiquent la reconnaissance pour le rôle de ces derniers dans la reconstruction de la France, « ils se sentent en droit de réclamer le règlement de la dette que la France a contracté à leur égard ».