De manière globale, l’enquête a permis de montrer combien le poids des déterminismes sociaux est extrêmement présent et l’égalité des chances encore bien loin.
Grandir dans une cité avec tout ce que cela suppose d’angoisses et de frustrations, dans des conditions sociales difficiles, pendant les « années noires » de crise grave de la société du travail et de l’emploi, ne peut que retentir fortement dans la socialisation de ces jeunes et engendrer un handicap de départ dans la compétition scolaire. Si la politique des « 80% au bac » s’est montré positive pour les décideurs sur le plan des chiffres, l’enquête révèle un bilan beaucoup plus mitigé.
Effets des « 80% au bac » sur le système scolaire
Contraint de répondre aux injonctions venues d’en haut, le système scolaire a été déstabilisé et a réagi en dévalorisant « l’ascèse scolaire nécessaire à la réussite ». Comme le montre l’étude en comparant les deux lycées de Gercourt, si certains établissements ont su faire face en apportant des réponses pédagogiques à l’arrivée de ces nouveaux élèves, d’autres n’ont fait que renforcer la hiérarchisation des filières rendant les conditions de l’adaptation de ces élèves encore plus difficile.
Effets sur les parents et les enfants
Cette politique a convaincu les parents que les études allaient permettre à leurs enfants de se sortir des conditions sociales qui étaient les leurs : avoir le bac, accéder à l’enseignement supérieur et ne pas connaître comme eux les vicissitudes du chômage. L’enquête montre à travers un suivi long et minutieux de ces jeunes, que ce n’est pas le cas. Il y a chez ces jeunes énormément de désillusions et d’amertume de leur avoir fait croire à ce mirage et en même temps de culpabilité de n’avoir pas su saisir la chance qui leur été offerte.
L’auteur explique que l’acculturation ne s’est pas complètement produite, et qu’ils n’ont pu entrer dans la culture légitime. L’étude des trajectoires scolaires au lycée nous montre combien il leur est difficile d’abandonner la rue, le quartier, le groupe de pairs. Ils se retrouvent ainsi au lycée « exclus de l’intérieur » ou « malgré nous », victimes d’une violence sociale parce qu’en situation de poursuite d’études involontaire. Ils sont en souffrance psychologique, dans « un entre-deux : ni dans la réussite, ni dans l’échec », allant jusqu’à développer une forme d’anti-intellectualisme.
L’université, un choix par défaut
Ce que l’enquête met en évidence à travers le suivi de « quatre copains à la fac », c’est la position particulière de l’université dans l’esprit de ces jeunes. Seule filière à ne pas pratiquer la sélection à son entrée, le 1er cycle universitaire est rarement un choix valorisant mais une orientation par défaut. Les problèmes d’organisation, de pénurie dans les universités renforce les difficultés d’adaptation de ces nouveaux étudiants et contribuent à leur démotivation. C’est notamment cette confrontation avec l’université qui leur fera prendre conscience de leur inadaptation et leur « indignité » et par la même de l’hypocrisie de ce qu’on avait voulu leur faire croire. L’ouverture d’universités plus proches de leurs lieux d’habitation ne résout rien car elle ne favorise pas le brassage social et la coupure avec le quartier, éléments indispensables à l’acculturation universitaire.
Les 80% au bac et l’emploi
L’enquête auprès de ces jeunes tentant d’effectuer une entrée sur le marché du travail montre que pour autant, ces jeunes en difficulté face à l’emploi, ne se retrouvent pas non plus dans les valeurs ouvrières de contestation syndicale de leurs parents ils « semblent atomisés, dispersés, sans force sociale ». Ils se soumettent aux lois du marché du travail actuel en acceptant des emplois précaires ou comme Nassim et Ferhat, un « emploi jeune ». Pour Stéphane Beaud, l’analyse des conséquences de cette politique pour les scolaires ne peut se dissocier de l’analyse de l’évolution des conditions de travail et de l’emploi dans cette même période. Le statut ouvrier perd de la valeur dans notre société et l’école a contribué à brouiller les pistes en calquant l’organisation de l’enseignement professionnel sur l’enseignement général en égalisant tous les parcours alors que les hiérarchies sont restées les mêmes, simplement, les processus de sélection ont joué de manière différée. Ce sont ces mêmes jeunes qui, trop content de trouver un travail même « déclassé », vont constituer un vivier d’emploi pour les entreprises, « le titre scolaire fonctionnant comme un brevet de sérieux et d’adaptation » handicapant ainsi encore plus, l’accès des non diplômés à l’emploi.
Les 80% au bac et « l’effet en cascade dans la « cité »
Les jeunes auprès desquels a été menée l’enquête, sont essentiellement d’origine maghrébines. La marginalité sociale que vit cette communauté, le chômage de masse, la déception qu’a engendrée les discours politiques qui sont restés vains, a des conséquences qui expliquent le développement dans « les quartiers » d’une nouvelle génération de jeunes pris dans « une spirale de la violence qui s’alimente de la haine de soi et des autres ». En effet, le témoignage de Malik dans la conclusion nous montre comment ces jeunes à force de désespérance sociale peuvent être la proie de « d’entrepreneurs d’identité arabo-musulmane ». Il rend compte des raisons de « l’inversion de l’ordre symbolique » qui fait qu’ils ne font plus allégeance au pays qui a accueilli leurs parents mais revendiquent la reconnaissance de ces derniers et le « règlement de la dette que la France a contractée à leur égard ».
En conclusion, les résultats de l’enquête répondent parfaitement au questionnement de départ, ils apportent des éclairages fins et précis sur les ambivalences de cette politique « des 80% au bac » et permettent de se représenter l’univers mental de ces jeunes qui ont mis beaucoup d’espoir dans cette politique et qui se retrouvent en semi-échec, désillusionnés et amers.
La magnifique phrase de Stéphane Beaud illustre parfaitement l’intérêt de la méthode utilisée et pourrait tenir lieu de résumé de ses objectifs : « montrer en actes les multiples contraintes -matérielles, morales, symboliques- qui ne cessent de peser sur les individus appartenant aux classes populaires, de dénouer les fils invisibles, qui tissés étroitement dans le temps, fabriquent jour après jour les destins scolaires et professionnels de chacun ».