Hypothèse : la ségrégation est une des causes du développement de la violence et des incivilités dans les établissements scolaires.
Objectif de l’article : construire une perspective sociologique sur les processus de ségrégation scolaire.
Le thème de la « violence à l’école », dont s’est largement emparée l’opinion publique, est généralement abordé par les sociologues suivant deux types de perspectives : perspectives normatives privilégiant la violence des élèves et des quartiers perspectives critiques privilégiant la violence des agents et de l’institution
Il convient donc d’analyser les processus de structuration qui construisent le rapport entre l’école et son milieu local, en s’efforçant d’expliquer la violence à l’école en termes de ségrégation.
La ségrégation en tant que « fait social de mise à distance » et « séparation physique » est adaptée à l’école républicaine des années 1880 à 1960, lorsque le système scolaire était structurellement divisé en une école du peuple et une école bourgeoise. La massification du système scolaire depuis les années 60 impose de redéfinir la notion de ségrégation.
Parmi les nombreux usages de la notion de ségrégation, la définition appropriée à une approche sociologique de la violence à l’école en limite l’usage « aux cas les plus patents de regroupements territoriaux » plutôt que de l’identifier à « toute forme de division sociale de l’espace ». Il est alors possible d’ôter à cette notion sa connotation négative en l’inscrivant dans le débat sur l’intégration des population immigrées (plutôt que dans le débat sur l’égalité, comme s’est trop souvent le cas en France).
Telle qu’elle vient d’être définie, la notion de ségrégation peut rendre compte de l’affaiblissement du lien social, c’est à dire la mise à distance physique de certains groupes sociaux fortement stigmatisés.
Les travaux statistiques de sociologie et de géographie urbaine montrent que depuis les années 50-60 l’habitat des populations immigrées tend à se concentrer davantage dans l’espace urbain. Ce constat doit être nuancé : Ce phénomène n’est pas inédit (forte ségrégation résidentielle dans les années 20 et 30). Le clivage lié aux origines nationales peut s’expliquer par le clivage lié aux origines sociales, le lien entre les deux origines étant de plus en plus important. Une minorité d’immigrés parvient à échapper aux « territoires communautaires » grâce à son ascension sociale. Il demeure que les populations immigrées sont de plus en plus précarisées et reléguées dans des espaces communautaires.
La différentiation sociale à l’école est fortement liée à la différentiation sociale de l’espace urbain en raison de l’existence de la carte scolaire, mais ce lien n’est pas mécanique : la composition sociale du public scolaire est partiellement indépendante de la composition sociale de l’espace urbain, en raison du développement d’un « marché scolaire » :
L’existence de l’enseignement privé permet aux catégories sociales favorisées d’échapper aux contraintes de la carte scolaire.
Les pratiques consuméristes des familles, autorisées par une certaine souplesse dans l’application de la carte scolaire, sont le fait de toutes les classes sociales, mais les catégories favorisées disposent de meilleures ressources pour évaluer et choisir leur établissement.
L’autonomie des établissement et leur évaluation entraîne des politiques d’établissements différentes en fonction de la composition sociale du publique scolaire.
La proportion d’élèves d’origine étrangère est un facteur utilisé par les familles pour évaluer la qualité d’un établissement, la violence étant associée à l’immigration.
Il existe donc une ségrégation scolaire autonome produite par le développement d’un « marché scolaire ».
Pour comprendre la façon dont l’école s’adapte aux effets de la massification (diversification des publics scolaires notamment), il semble nécessaire de s’interroger sur l’adaptation des personnels scolaires à des contextes locaux fortement différenciés. Des travaux sur ce thème, introduits tardivement dans la sociologie française, montrent que les conditions d’exercice du métier d’enseignant dépendent du contexte local, et que l’attraction ou le rejet des établissements dépend de leur composition sociale : la plupart des enseignants semblent fuir les établissements situés dans les quartiers pauvres pour s’installer de préférence dans les quartiers favorisés.
Dans le cadre d’une recherche sur la ségrégation, le point de vue à retenir est celui d’une répartition géographique des personnels scolaires dépendant de leurs ressources : les agents disposent en effet de « ressources » inégales sur le plan de la qualification, sur le plan de l’ancienneté (dans l’institution, pas dans l’établissement), et sur le plan de la mobilité (ou de la stabilité).
Il est indéniable que certains contextes de travail sont plus difficiles voire plus risqués que d’autres. En effet, dans une école qui recherche l’égalité des chances, la distance sociale et culturelle entre l’école et certains groupes sociaux rend l’exercice de la profession particulièrement difficile : la tâche de l’enseignant est d’assurer à des publics diversifiés les mêmes chances de réussite.
Le principal problème auquel sont confrontés les personnels scolaires est la contestation de l’ordre scolaire par les élèves, contestation qui peut prendre la forme d’incivilités, de violence caractérisée ou de refus (comme l’absentéisme). Tous les établissements y sont confrontés, mais les enquêtes montrent que le climat de violence dans un établissement est d’autant plus fort que les élèves fréquentant sont d’origine populaire. Cette corrélation, qui implique une différenciation des établissements, rend pertinent le questionnement sur le lien entre violence scolaire et ségrégation.
Les établissements « sensibles » doivent donc faire face à une charge de travail supplémentaire occasionnée par les diverses formes de contestation de l’ordre scolaire auxquelles ils sont confrontés. On peut alors se demander sur quelle catégorie de personnel repose cette surcharge de travail, comment, dans l’institution, est gérée la prise en charge du « sale boulot » disciplinaire. Des travaux ethnographiques montrent qu’une aggravation des troubles à l’ordre scolaire entraîne une plus forte division du travail entre, d’une part, les personnel chargés d’assurer une fonction pédagogique (les enseignants), et d’autre part les personnels chargés d’assurer une fonction disciplinaire (les conseillers d’éducation). En effet, on constate que les enseignants de collège ont davantage tendance à déléguer aux conseillers d’éducation et aux principaux la gestion des élèves « difficiles ». Le renforcement de ce clivage conduit les acteurs du système scolaire à avancer deux types d’arguments antagonistes : expliquer la violence des élèves par l’incapacité pédagogique des enseignants ou par les manquements de l’administration.
Une approche sociologique de la violence scolaire impose la prise en compte des réaction que cette violence entraîne : les actes de transgression ne doivent pas être considérés indépendamment des réactions qu’ils entraînent chez les autres élèves, chez les personnels, et au sein de l’institution sous la forme d’actes institutionnels. Ainsi, la surcharge de travail causée par la violence scolaire dans les établissement « difficiles » pause les conditions d’apparition d’une nouvelle sphère professionnelle, tournée vers la gestion de cette violence. L’observation des conseillers d’éducation dans les établissement difficiles montre que ce n’est pas seulement une catégorie de personnel (ici les conseillers d’orientation) qui évolue, mais bien l’ensemble des rapports entre catégories : le rôle de chacun, la division du travail, est modifié. Or, seuls les établissement « sensibles » sont confrontés à cette évolution, ce qui renforce la nécessité d’utiliser la notion de ségrégation pour analyser la « violence scolaire ».
En France, la réponse de l’institution a pris la forme du recours à une nouvelle catégorie d’agents (les aides éducateurs) dans les établissements sensibles, ce qui ne manquera pas de faire évoluer la division du travail et les rapports entre catégories de personnels. Pour le moment, ces aides éducateurs sont susceptibles d’accomplir des missions pédagogiques en plus de missions disciplinaires, mais une aggravation des problèmes de violence pourrait orienter progressivement leur rôle vers des activités purement disciplinaires, avec toutes les conséquences possibles. Pour prévoir quelles pourraient être les conséquences d’une division stricte du travail dans les établissements, il est utile d’examiner l’exemple des établissement de New-York : dans les écoles des quartiers pauvres c’est la police qui est chargée d’assurer les tâches disciplinaires. Une des conséquences, c’est que les enseignants se cantonnent à jouer leur rôle pédagogique en évitant toute interaction conflictuelle avec les élèves (archétype : l’enseignant lisant son cours les yeux baissés). La délégation du « sale boulot » à des agents totalement spécialisés (policiers) marque la volonté d’assurer l’ordre social sans faire reculer la « culture de la violence », sans résoudre le problème de la transgression de l’ordre scolaire.
Pour comprendre le phénomène de ségrégation scolaire, il est important de connaître les différences entre la composition sociale d’un établissement et la composition sociale du quartier dans lequel il est implanté. Pour cela, il faut tenir compte du fait que les écoles recrutent sur une échelle spatiale plus réduite que les collèges : leur population est donc le reflet direct de la ségrégation urbaine. Au niveau du collège, qui recrutent une population plus hétérogène, les familles ont recours à des pratiques d’évitement. La ségrégation scolaire résulte non plus seulement de l’implantation urbaine, mais aussi du comportement des acteurs externes à l’institution (les familles). Mais les acteurs internes jouent un rôle actif dans la ségrégation : ainsi, les chefs d’établissement et leurs équipes développent des stratégies pour capter les élèves favorisés et rejeter les élèves stigmatisés, par exemple en utilisant un langage accessible aux seules classes moyennes et supérieures.
On peut distinguer deux idéaux-types de la ségrégation scolaire :
La ségrégation à caractère simple, produite pas des facteurs externes à l’établissement (stratégie d’évitement).
La ségrégation à caractère complexe, mise en oeuvre en interne par l’établissement, qui permet de maintenir l’homogénéité sociale du public dans les classes.
Les deux types de ségrégation sont liés : la ségrégation interne relève en général d’une anticipation de la ségrégation externe. Les chefs d’établissement choisissent de répondre aux demandes de « regroupement d’élève » émis par certaines familles favorisées, afin d’assurer une composition socialement homogène des classes.
Cette typologie permet de faire apparaître les diverses dimensions de la ségrégation scolaire, mais il reste à comprendre les processus de construction du rapport entre l’école et l’espace local, suivant une approche diachronique tenant compte du contexte historique.
Des travaux réalisés dans les années 90 montrent que les pratiques familiales s’inscrivent dans une ethnicisation du débat scolaire : les écoles stigmatisées par une forte présence étrangère sont mal jugées. La justification de l’échec scolaire ou de la violence scolaire par la dimension ethnique, suivant une grille de lecture culturaliste, est généralement indépendant des convictions politiques (même si cela fonde la xénophobie). On peut avancer l’hypothèse suivant laquelle ces discours stigmatisant sont dûs à l’expérience pratique des acteurs.
C’est donc l’espace scolaire, dans toute sa complexité, qui produit de l’ethnicité, et, ce faisant, de la ségrégation. Sinon, comment expliquer le fait que certaines situations, comme une décision négative de l’institution, un comportement violent de la part d’un élève, ou le caractère bon ou mauvais d’une classe ou d’un établissement soient décrits et vécus pas les acteurs dans une dimension inter-ethnique ou inter-culturelle, alors même que les déterminants culturels ou ethniques ne sont pas en jeu ?
Dans cet article, Jean-Paul Payet a exploré la ségrégation scolaire, et son lien avec la « violence scolaire », dans un cadre interactionniste. Il en a montré les ressorts internes et externes, objectifs et subjectifs. Finalement, la ségrégation a l’école est une construction qui résulte à la fois de l’action politique et institutionnelle et de l’action des acteurs (personnels, élèves, familles, ...).