« 80% d’une classe d’âge au bac », objectif lancé par Jean Pierre Chevènement, ministre de l’Education Nationale en 1985, a fortement retenti dans l’opinion publique. Beaucoup s’interrogeaient sur le sens de cette nouvelle réforme qui prenait la forme d’un slogan.
N’y avait-il derrière qu’une volonté politique de démocratisation scolaire de la part d’un ministre plutôt vécu comme rétrograde sur le plan de la pédagogie qui mettait l’accent sur les savoirs « fondamentaux » (lire, écrire, compter) et prônait l’école Républicaine avec retour de la Marseillaise dans les écoles... ?
« 80% d’une génération du bac », était également justifié par l’évolution du monde du travail à l’aube du XXIème siècle. En effet, la France aurait un besoin important d’ingénieurs et de techniciens, de plus, les tâches d’exécution allaient évoluer et exigeraient des capacités d’anticipation et de communication que seule une bonne culture générale permet d’acquérir.
Cet objectif avait reçu un accueil mitigé de la part des acteurs du système scolaire car il soulevait de nombreuses questions.
Chevènement parti, « 80% d’une génération du bac », sera définitivement fixé par la loi d’orientation de 1989 de Lionel Jospin, ministre de l’Education nationale :
Art 3. - La Nation se fixe comme objectif de conduire d’ici dix ans l’ensemble d’une classe d’âge au minimum au niveau du certificat d’aptitude professionnelle ou du brevet d’études professionnelles et 80 % au niveau du baccalauréat.
Même si les chiffres ont beaucoup augmenté, cet objectif ambitieux ne sera pas atteint puisque vingt ans plus tard, seulement environ 65% d’une classe d’âge parvient au baccalauréat et peut-être plus grave, 65000 jeunes soit environ 10% sortent du système éducatif sans qualification. Mais, l’application de cette loi a profondément modifié l’école puisqu’elle a provoqué une arrivée massive de nouveaux élèves dans les lycées et les établissements d’enseignement supérieur qui ont dû accueillir des élèves peu préparés à un enseignement qui avait relativement peu évolué. Les acteurs ont été contraints de s’adapter pour prendre en compte ces « nouveaux barbares » avec toutes les déstabilisations, les remises en cause que cela a généré chez les enseignants et chez tous les membres de la communauté éducative. Le malaise enseignant fait couler beaucoup d’encre, il est une réalité pour certains. Mais comme le soulignait Stéphane Beaud à Mara Goyet à propos de son livre « Collèges de France » : « On se dit qu’un peu de lecture en sciences sociales ne lui serait pas inutile, non pour "excuser" ses élèves mais pour les "comprendre" un peu mieux ».
Ayant vécu cette évolution de l’intérieur, en tant que conseillère d’orientation psychologue, mais jouissant d’une position un peu particulière d’observateur, j’ai remarqué combien l’évolution favorable des chiffres vers plus de bacheliers ne se reflétait pas forcément de manière positive au niveau des individus. Travaillant en ZEP et recevant aussi des étudiants, j’ai perçu les difficultés et le mal-être de ces jeunes issus de milieux défavorisés face à leur avenir professionnel malgré l’obtention de diplômes bien supérieurs à ceux de leurs parents.
Le choix de ce livre s’est donc imposé à moi dans la mesure où il était susceptible de répondre à mes questionnements. La méthode utilisée m’intéressait parce que qualitative, basée entre autres sur l’entretien, donc susceptible de rencontrer des situations, des expressions, des mots déjà connus et proches de ceux que j’ai gardés dans ma mémoire au fil de mes années de travail auprès de ces jeunes qui ressemblent beaucoup à ceux de Granvelle.