Une partie de l’enquête a porté sur le redoublement et ses effets. Ce débat était important dans le quartier car une des écoles faisait beaucoup redoubler et l’autre non. A priori, les enquêteurs connaissaient le caractère prédictif du retard scolaire quant à l’orientation scolaire et les effets cumulatifs du redoublement.
Ils décident alors de mener une étude de cohorte pour suivre le devenir scolaire des enfants d’un même âge passés dans les écoles du quartier. Leur étude se porte donc sur les 140 enfants nés en 1970 et entrés à l’âge normal de 6ans dans l’un des CP des Grésillons.
Immédiatement, trois constats ressortent :
L’étude est donc réorientée vers les stratégies d’évitement des écoles du quartier.
Caractère massif de l’évitement
Les recherches se développent non seulement pour connaître le devenir des 77 enfants ayant quitté les écoles du quartier mais aussi pour savoir si d’autres départs n’ont pas eu lieu avant l’entrée à l’école primaire.
Les enquêteurs ont recensés 199 enfants nés en 1970 et présents dans le quartier en 1975. Sur ce nombre, 59 soit 30 % n’ont pas fréquentés en 1976 les CP des écoles du quartier On constate alors un évitement caractérisé de ces écoles alors que les enfants continuent d’habiter les Grésillons.
La certitude d’une stratégie d’évitement est établie pour 42 enfants sur 199, soit 21 %. 92 autres enfants sont également partis entre 1976 et 1982 mais on ne sait rien de la raison de leur départ (déménagement ou évitement). Ces chiffres montrent le caractère massif de l’évitement de l’école et indiquent que les départs sont plus nombreux au primaire qu’à l’école maternelle.
Entre 1976 et 1982, 14 à 34 arrivées par an sont enregistrées contre 54 à 138 départs par dérogation officielle, c’est-à-dire sans tenir compte des entrées en écoles privées et des dérogations officieuses. Cette rotation d’élèves semble être ignorée, peut-être volontairement, par les enseignants et les élus locaux.
Caractéristiques sociales et scolaires des « disparus »
L’enquête porte ensuite sur les caractéristiques permettant de distinguer les enfants ayant évité les écoles des Grésillons de ceux qui les fréquentent.
Le mouvement de départ s’accentue au fur et à mesure qu’on s’éloigne des couches les plus populaires :
On observe une sur-représentation de la classe ouvrière au sein de l’école ce qui s’oppose à l’évolution du quartier où la proportion ouvrière diminue.
Le mouvement de départ est plus important pour les enfants français que pour les enfants de nationalité étrangère :
Les enfants français sont à l’origine majoritaire (65 %) dans les écoles mais ils ne représentent que 36 % des élèves qui restent scolarisés dans le quartier.
Le mouvement de départ concerne surtout les élèves ayant une scolarité suivant l’âge scolaire normal et ce quelque soit leur nationalité. Sur les 77 enfants entrés au CP en 1976 et n’ayant pas poursuivi une scolarité complète aux Grésillons, seuls 8 élèves étaient en situation de retard.
Du coup, les enfants qui restent scolarisé dans les écoles du quartier font partie des couches les plus populaires et les moins qualifiées. Ils sont majoritairement étrangers et en situation de retard scolaire.
Face à l’équation répandue « immigrés = retard », les enquêteurs répondent que, si on s’en tient à la nationalité juridique, aucune différence de réussite ne peut être constatée. Par rapport aux effectifs initiaux de chaque groupe, 6 % des élèves français sont à l’âge normal contre 7% des enfants de nationalité étrangère.
La situation des Grésillons est donc le résultat d’un processus. D’une part, ceux qui partent n’ont pas de retard scolaire quelque soit leur nationalité et, d’autre part, les français partent plus massivement quelque soit leurs résultats. Ainsi, à la fin du processus, on peut croire pouvoir associer performances scolaires et nationalité. Cette croyance incite alors les français et les élèves suivant une scolarité à l’âge normal à quitter les écoles du quartier entraînant une augmentation du taux d’élèves étrangers et de celui d’échec. Ainsi, se créé un cercle vicieux où la prédiction suffit à engendrer le résultat attendu.
Caractéristiques des nouveaux arrivants
L’enquête se porte ensuite sur les caractéristiques des nouveaux arrivants. Entre 1977 et 1982, 60 enfants, nés en 1970 entrent dans les écoles du quartier des Grésillons. Sur ce nombre, 30 % vont quitter ces écoles dont 67 % ayant une scolarité à l’âge normal. 40 % des nouveaux élèves français s’en vont contre 21 % d’étrangers.
Pour ces nouveaux arrivants, la situation finale est la même que pour les élèves ayant passé leur scolarité aux Grésillons : 79 % des enfants sont en situation de retard. On constate cependant moins de redoublements chez les nouveaux élèves (13 % contre 36 % pour les autres enfants).Cette différence ne semble être due ni à la classe sociale des élèves car la composante ouvrière est plus importante chez les nouveaux arrivants, ni à leur nationalité car les français représentent environ 50 % des deux groupes d’élèves. Si on se limite aux facteurs internes à l’institution, on peut formuler deux hypothèses :
Les nouveaux arrivants sont-ils meilleurs ? Ce cas reviendrait à dire que l’enseignement aux Grésillons est de moins bonne qualité. Les nouveaux arrivants bénéficient-ils d’une meilleure image, plus favorables dans l’esprit des enseignants ? Ce cas reviendrait à dire que l’enseignement antérieur serait supposé meilleur que celui dispensé aux Grésillons et les attentes des professeurs créeraient la différence.
Ces hypothèses n’ont pas pu être vérifiées.
Conséquences du mouvement de rotation
En faisant la synthèse des données relatives à l’origine sociale des élèves (ceux qui partent, ceux qui restent et ceux qui arrivent aux Grésillons), on peut observer les conséquences du mouvement de rotation sur la composition sociale du public scolaire né en 1970. Tandis que, dans le quartier, la population ouvrière diminue, elle augmente à l’école. Tandis que les immigrés sont en minorité dans le quartier, leurs enfants sont en majorité à l’école. La logique du ghetto est accentuée à l’école par rapport à l’ensemble de la vie sociale à cause des enjeux qu’elle représente : l’avenir des enfants.
L’argument du taux d’échec scolaire sert à justifier les comportements qui tendent à instaurer un apartheid à l’école. Or, d’après les résultats de l’enquête, le taux d’échec n’est pas la cause mais la conséquence du départ des enfants les plus réussissant. L’école est jugée mauvaise car les bons élèves la quittent. Elle accueille plus d’enfants d’immigrés car les français la désertent et plus d’enfants d’ouvriers car les cadres la jugent indignes pour les enfants.
Il suffirait que l’école soit créditée d’une meilleure réussite pour que la réussite y soit effectivement meilleure par le simple effet de stabilisation des bons élèves que produirait une diminution du taux d’évitement.
Evitement de l’école par les enseignants
Les stratégies des familles renvoient à des stratégies enseignantes d’évitement des quartiers populaires. Chez les enseignants, la recherche de publics scolaires bourgeois est désormais un fait établi.
Si l’on tient compte des départs effectifs et des demandes de mutation par rapport à la population des ayants droit, un enseignant sur deux cherche à quitter les Grésillons contre un sur trois dans les autres quartiers de la ville. Les enseignants de moins de trente ans sont les plus nombreux aux Grésillons alors que, dans les autres établissements, la fraction la plus importante du personnel enseignant a entre 30 et 39 ans. Aux Grésillons, soit l’enseignant quitte rapidement son poste en restant moins de 4 ans, soit il reste longtemps c’est-à-dire de 8 à 16 ans voire plus. Par contre, dans les autres quartiers de Gennevilliers, les enseignants restent en moyenne entre 5 et 7 ans.
Finalement, les stratégies d’évitement mises en œuvre par les enseignants et les familles se recoupent. Elles se conjuguent pour faire apparaître l’école du quartier comme une école à fuir, une école de l’échec. Si les enseignants eux-mêmes s’en vont, manifestant aux yeux des parents que l’école est mauvaise, on comprend ces derniers, lorsqu’ils en ont les moyens, d’enlever leurs enfants.
L’importance de ces constats renvoie nécessairement à l’analyse des images du quartier et de l’école et aux stratégies qu’elles induisent chez les différents acteurs.