Les objectifs de ce chapitre sont les suivants :
Montrer quelle est l’ampleur des différences entre les analyses issues des travaux de macro-socio et les images rencontrées chez les acteurs locaux.
Connaître le décalage entre les représentations de l’échec scolaire chez les enseignants et chez les familles, ainsi que leurs attentes vis à vis de l’école.
Il sera ensuite possible de déterminer si les objectifs et les finalités des uns et des autres sont conciliables ou au contraire antagonistes.
La méthode retenue prend la forme de questionnaires soumis aux enseignants et d’entretiens avec les familles.
Les enseignants face à l’échec scolaire
Pour répondre à la question « comment définissez-vous l’échec scolaire », les enseignants proposent des réponses variées. Quatre critères utilisés dans les définitions proposés se dégagent cependant.
4 critères pour définir l’échec scolaire
Voyons dans le détail quels sont les critères avancés par les enseignants pour définir l’échec scolaire, ainsi que les critiques et les remarques qui peuvent être formulés à leur égard.
- Critère 1 : le dégoût du scolaire
- Définition de l’échec : Echec = disposition psychologique de l’enfant face à la scolarité, mesurée par l’absence de motivation ou le dégoût scolaire.
- Implicites de cette conception : quel que soit son orientation, un enfant « heureux » n’est pas en échec. Pour lutter contre l’échec, il faut pousser l’enfant à envisager positivement son orientation. Le rôle des conseillers d’orientation serait de faire passer une fatalité (réelle) pour un choix (artificiel).
- Critique : cette conception empêche de prendre en compte les causes sociales et institutionnelles : pourquoi ne serait-ce pas plutôt l’école qui rejette les enfants de la classe ouvrière (et non le contraire) ?
- Critère 2 : le niveau insuffisant
- Définition de l’échec : Echec = situation d’un enfant qui n’a pas acquis suffisamment des savoirs qui auraient dû lui être transmis
- Remarques : Les partisans de cette conception ne proposent pas de critères permettant de mesurer la quantité de savoirs acquis. Même les enseignants militants défendent cette conception de l’échec et ses conséquences.
- Conséquences de cette conception : Le savoir scolaire est considéré comme « allant de soi ». Toute adaptation des savoirs à la classe ouvrière est considérée comme une baisse de niveau. Le rôle de l’école serait de transmettre des connaissances (dans un soucis démocratique)vision traditionnelle de la transmission des savoirs.
- Critique : L’ écolier idéal est en fait l’enfant type de la bourgeoisie. Le caractère de classe des normes scolaires est masquée. La responsabilité de l’échec est imputée à l’enfant. Cette forme d’ethnocentrisme empêche les enseignants d’interroger leurs pratiques et conduit à une vision fataliste de l’échec.
- Critère 3 : l’insertion sociale et professionnelle
- Définition de l’échec : Echec = absence de diplôme et exclusion du système scolaire sans qualification.
- Limites de cette conception : Ne rend compte que des cas d’échec les plus lourds (un diplômé de B+5 et de CAP auraient pareillement échappé à l’échec). Occulte l’orientation par l’échec.
- Différentes conceptions du destin social :
- Conception 1 : les élèves sont prédestinés à exercer tel type de métier.
- Conception 2 : le dimension de classe du système scolaire doit être combattue.
- Conception 2.a : Objectif = égalisation des chances. Toutes les classes sociales doivent pouvoir accéder aux études longues (le modèle est alors l’école de la bourgeoisie).
- Conception 2.b : Objectif = qualification pour tous. Une formation d’ouvrier aux fils d’ouvrier serait « mieux que rien » (acceptation de la reproduction sociale).
- Critère 4 : le retard scolaire
- Définition de l’échec : Echec = distance trop grande de l’élève par rapport aux normes scolaires définies par l’institution (programmes, rythmes d’acquisition, progression d’une classe à l’autre...).
- Analyse : Cette définition de l’échec est l’indicateur utilisée par l’institution pour mesurer l’échec et la réussite.
- Analyse globale des définitions de l’échec scolaire par les enseignants :
La diversité des réponses apportées montre qu’il existe de grosses incertitudes, chez les enseignants, sur les finalités de l’école en milieu populaire.
Ces définitions ont en commun d’éviter toute mise en cause de l’école. Et quand l’école est désignée (un peu) comme responsable, le niveau de l’enseignant interrogée n’est pas en cause... Les enseignants s’efforcent de diluer les responsabilités.
Les causes de l’échec selon les enseignants
- Examen des questionnaires :
Pourcentage d’enseignants citant comme cause de l’échec scolaire :
- la famille : 46%
- le milieu socio-professionnel : 41%
- l’enfant : 31%
- l’école : 38%
Décompte du nombre de lignes des dossiers ZEP dans les établissements :
| Causes explicites de l’échec | Nb. lignes sur ce thème |
| Famille, milieu social et matériel | 26,00% |
| Enfant | 12,00% |
| Ecole | 1,00% |
Conclusion :
Selon les enseignants l’école n’est pas responsable de l’échec scolaire. C’est là un des effets du recours à la thèse du handicap socio-culturel. La conséquence logique d’une telle opinion, c’est que ce n’est pas l’école qui devrait changer, mais les familles (lieu de vie, attitude, intérêt pour le travail scolaire...).
Les enseignants tiennent ainsi un discours très violent à l’égard des familles, lié au regard dépréciateur que portent la plupart des enseignants sur le quartier. Nous verrons par la suite que cette attitude est durement ressentie par les familles.
Les familles populaires face à leur école
Les entretiens avec les familles montrent que, contrairement aux idées reçues, il existe une attente massive de promotion sociale au sein des classes populaires, et que les écarts entre les représentations des familles et les représentations des enseignants sont très importants.
Quelques résultats de travaux sociologiques antérieurs
Les nombreux travaux sur le rapport des familles immigrés à l’école publiés par la revue formation et migrants montrent que les projets ambitieux des mères pour leurs enfants se heurtent à :
- l’indifférence des pères.
- l’orientation mise en oeuvre par l’institution scolaire (excès de réalisme).
J.P. Terrail, dans son ouvrage quelques histoires de transfuges, établit une typologie des familles ouvrières en fonction de leurs représentations de la réussite scolaire. Trois catégories se dégagent, et chacune d’entre elles assigne un but différent à l’école.
- Permettre l’accès à un emploi plus stable et mieux rémunéré (permet d’échapper aux aspects les plus difficiles de la condition prolétarienne).
- Permettre une émancipation des conditions faites à la classe ouvrière (éviter la dévalorisation sociale, plutôt que la précarité d’existence).
- Garantir la libération individuelle par un cursus long (quitter la classe ouvrière).
La conception de la réussite chez les familles
Les entretiens réalisés auprès des familles montrent qu’elles proposent deux conceptions de la réussite, chaque conception déterminant les stratégies scolaires mises en oeuvre.
- 1ère conception de la réussite
- réussite sociale = sortir de la classe ouvrière.
- moyen = poursuivre un cycle long.
- Les familles proposant cette conception sont :
- les familles immigrées (appartenance classe ouvrière vécue comme temporaire).
- les familles ouvrières d’origine agricole (passage au salariat ouvrier instrumental).
- 2ème conception de la réussite
- réussite sociale = progression limitée par rapport à la situation actuelle des parents : « on veut qu’ils soient mieux que nous ».
- L’attente est dans ce cas proportionnelle à la classe d’origine.
Par ailleurs, plus les enfants sont âgés et donc proche de l’insertion professionnelle, plus les familles relient l’échec à la façon dont se passe l’entrée dans le monde du travail. Pour les enfant plus jeunes, l’accent est mis sur les facteurs affectifs (bonne entente avec le maître...).
Les causes de l’échec chez les familles
Entretiens avec 35 familles réparties en 3 groupes, selon que leurs enfant sont :
- en échec systématique.
- en réussite variable.
- en échec systématique.
- Analyse globale des réponses :
- les familles parlent de l’école qu’elles connaissent (pas de l’école en général dont parlent les enseignants).
- la réussite de l’école s’identifie à la réussite de leurs enfants.
- les familles s’identifient d’autant plus dans la vie de l’école qu’ils estiment l’école efficace.
- Analyse fine du contenu des réponses :
194 énoncés parlent des causes de l’échec scolaire :
- mise en cause des dons et comportement enfant : 6,00%
- mise en cause de l’école et de son fonctionnement :
- mauvaise relation maître/élève : 29,00%
- mauvaise relation maître/parents : 15,00%
- absence d’autorité : 17,00%
- mauvais fonctionnement de l’école : 43,00%
Souvent les familles reprochent aux enseignants la vision négative qu’ils ont du quartier. Elles se sentent victimes d’une injustice. Parfois, elles mettent en cause le racisme des enseignants et de l’institution.
- Influence de la situation scolaire des enfants sur la représentation des causes de l’échec par les familles :
- Ecole responsable de l’échec :
discours tenu indifféremment pas les familles d’enfants en réussite ou en échec.
- Famille responsable de l’échec :
- familles dont les enfants réussissent : responsabilité familiale souvent évoquée.
- familles dont les enfants échouent : l’accent est mis sur les conditions de vie, le manque de discipline...
Les familles ne se sentent pas capables de suivre scolairement leurs enfant et demandent plus de moyens, d’attention, etc. Ici encore, la responsabilité de l’échec est projetée sur les autres !
L’investissement des familles dans l’école
L’attitude des parents face à l’école répond à une logique de l’efficacité, comme le montre la nature des cadres de liaison parent/institution utilisés.
- Réponse systématique aux convocations des enseignants. Il s’agit d’un cadre où la relation entre les parents et l’enseignant est individuelle : l’efficacité en est immédiatement perceptible.
- Participation moins importante aux réunions de classe. La raison avancée, c’est la crainte de s’exprimer, les difficultés horaires, etc.
- Participation faible aux réunions d’établissement, dont l’efficacité est jugée plus aléatoire.
Les familles s’investissent essentiellement dans les cadres qu’elles jugent utiles à la réussite de leur enfant.
Conclusion
Les conceptions de l’échec scolaire varient et dépendent de la place des acteurs, à l’intérieur (enseignants) ou à l’extérieur (familles) du système éducatif. La tendance partagée par tous les acteurs est de poser le problème de l’échec en terme de responsabilités morales, et non sociales, et de rejeter sur l’autre les responsabilités de l’échec. L’explication dominante de l’échec scolaire relève de la thèse du handicap socio-culturel.
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