Jocelyne est une enfant originaire de Madras adoptée à l’âge de 4 ans et demi. En arrivant en France, l’enfant parle le tamoul, l’hindi et l’anglais. Rapidement elle doit consulter le centre médico psycho-pédagogique (CMPP) afin de l’aider à découvrir pourquoi son raisonnement mathématique la conduit ou risque de la conduire vers une solution erronée (de l’âge de 10 ans jusqu’à 13 ans). Ainsi le travail du CMPP consiste à accompagner l’enfant vers la solution exacte en donnant du sens à son raisonnement. C’est pourquoi le travail de soutien est centré sur le fonctionnement mathématique de Jocelyne, en mettant l’accent sur la signification de conduites répétitives vs une forte pression familiale.
Son dossier CMPP note ainsi des « maladresses » et fait état de nombreux constats concernant Jocelyne : une pression familiale pour la réussite scolaire de celle-ci très forte, les séances de soutien ont permis une remontée de la moyenne en mathématiques, cependant l’assimilation reste ponctuelle, l’enfant se comporte comme un miroir (notion de dissociation adaptative, Winnicott).
Claudine BLANCHARD-LAVILLE fait état de trois phases dans le comportement de Jocelyne : une absence de progression, un comportement de l’enfant comme un miroir et l’absence de Jocelyne comme « sujet ».
En effet, l’absence de progression de Jocelyne lors de ses consultations au CMPP résulte d’une assimilation ponctuelle de ce qui est travaillé de la part de Jocelyne, ainsi qu’un refus d’établir des connexions d’où cette idée d’illusion momentanée sans véritable intériorisation et cette volonté qui caractérise Jocelyne de donner satisfaction à ce que l’on attend d’elle. Cette notion renvoie au comportement de Jocelyne tel un miroir, « surface réfléchissante, occupée prioritairement à renvoyer à l’autre quelque chose de ressemblant à ce qu’elle croit qu’il attend d’elle » (p. 51). Enfin, Claudine BLANCHARD-LAVILLE met en évidence deux phases du « je » chez Jocelyne : le « je » qui prend la responsabilité de l’action et qui donne lieu à un résultat mauvais et le « je » sollicité qui engendre le doute. Cette mise en évidence de la confrontation de deux « je » simultanée chez Jocelyne revient à dire que Jocelyne est absente en tant que « sujet ».
Avec cet exemple, Claudine BLANCHARD-LAVILLE effectue un rapprochement avec la théorie de WINNICOTT sur les notions de faux soi et vrai soi.
Le soi-élève de Jocelyne s’organise sur un mode dissociatif c’est-à-dire une absence de l’élève par rapport à l’activité mathématique. Ainsi l’enfant est dans le faire et non dans l’être or, pour WINNICOTT, le « je suis » doit précéder le « je fais » sinon le « je fais » n’a aucun sens pour l’individu (expression d’un sentiment d’identité). Cela est la conséquence d’un faillite de l’environnement premier de Jocelyne en raison des circonstances de son enfance et de son contexte d’adoption.
En outre, Jocelyne rencontre des difficultés à prendre sa place d’élève d’où « autre Jocelyne ». En effet, Jocelyne est environnée de règles qu’elle ne parvient pas à s’approprier mais elle s’autorise à fabriquer et à exprimer ses propres règles. L’échange autour des mathématiques est ainsi devenu un jeu, qui permet le passage du « game » au « playing » et ainsi qui permet le passage du « jeu » au « je ». Jouer avec sa règle amène Jocelyne à faire un lien entre le fonctionnement mathématique et son fonctionnement général. Jocelyne utilise donc le lieu de consultation comme un espace transitionnel où le « playing » est autorisé, ce qui lui permet de faire connaissance avec une expérience créative et ainsi accepter de se soumettre au « game » proposé en mathématiques au collège.
Le passage de la psychopédagogie à la psychothérapie dans le cadre des consultations de Jocelyne ont permis à celle-ci de faire connaissance avec l’expérience créative ce cette aire intermédiaire où deux espaces de jeu se chevauchent (celui du thérapeute et celui du patient).
De plus, l’histoire de Jocelyne a permis la construction du sujet-élève, ou l’édification du soi-élève. Cette construction du soi s’effectue grâce à la fonction intégrative de la mère (question du sujet au sens freudien) : en effet, la mère tient lieu de miroir au nourrisson et celui-ci à l’illusion que c’est lui qui déclenche les réponses de sa mère. Or si l’entourage s’est montré inadéquat, envahissant (par rapport à la réussite scolaire) ou insuffisant (par rapport à l’origine familiale de Jocelyne), l’enfant se construit un faux soi isolé du vrai soi.