Ce livre m’a beaucoup marquée, car pour peu que l’on ait eu à côtoyer des jeunes ressemblant à ceux de Granvelle, ce qui est mon cas, le livre de Stéphane Beaud se lit comme un roman tant le vocabulaire est simple et les situations décrites parlantes. De plus, ce livre m’a paru extrêmement proche cela est certainement dû à l’engagement de Stéphane Beaud sur le terrain allant même jusqu’à aider les jeunes à réviser leurs examens, on a envie de dire qu’il « mouille sa chemise » et que par rapport à certains chercheurs il ne semble pas seulement observateur dans sa tour d’ivoire. C’est probablement ce qui explique l’accueil plutôt favorable qu’il a reçu dans le monde enseignant. Je me suis sentie concernée car en tant qu’acteur du système, j’ai eu personnellement à « faire du chiffre » comme le dit Stéphane Beaud, c’est-à-dire que les injonctions pour augmenter les taux de passage en seconde générale et en première sous-tendaient toutes les circulaires rectorales consacrées à l’orientation. Si au départ, elles me semblaient légitimes, au fil du temps la confrontation avec les jeunes qui se retrouvaient en échec m’a donné un sentiment de malaise que la lecture de ce livre m’a permis de comprendre.
Dans la postface à l’édition de 2003, Stéphane Beaud regrette de n’avoir pas consacré un chapitre aux enseignants et du peu de présence des filles dans cette enquête. Pour ce qui concerne les enseignants, effectivement ce type d’enquête ethnographique dans un tel contexte, est rare. Ils sont souvent appréhendés comme un ensemble homogène ou assimilés à ce que leurs syndicats présentent d’eux. Cette approche aurait pu leur permettre d’exprimer leur vécu individuel de cette politique des 80% mais aussi montrer combien, par exemple, le mode de relation aux élèves peut influencer positivement ou négativement les trajectoires scolaires. On peut faire ici référence à un article de Pierre Périer3 sur les épreuves relationnelles et identitaires du rapport pédagogique où il explique que les enseignants ne sont pas des « acteurs sans consistance qu’une sociologie des inégalités sociales a longtemps négligés ». Ils jouent un rôle majeur dans le style de relation, les normes qu’ils mettent en place dans la classe. Sur le peu de présence des filles dans l’enquête, Stéphane Beaud donne deux raisons l’une liée à la difficulté de côtoyer les filles dans prises dans un « étroit contrôle social », l’autre liée au fait qu’il était « obsédé » par l’idée de comprendre ce que devenaient les fils et non les filles d’ouvriers. De plus, en tant que chercheur masculin il a voulu se protéger d’un rapport de séduction potentiel dans ce genre d’enquête longue.
La question que l’on peut se poser c’est si les filles auraient eu exactement le même discours et si elles expliqueraient leur poursuite d’études au lycée et à l’université avec des éléments rigoureusement identiques à ceux des garçons. Il est probable qu’ils se recouvriraient pour une très grande part, mais il semblerait qu’elles aient un rapport différent aux études lié à leur statut de fille. L’hypothèse que les études longues leur procure un statut particulier en tant que femme peut-être émise. D’ailleurs Stéphane Beaud l’évoque : « les études longues assurent aussi aux filles un espace de négociation de leur statut à la maison ».
Les conclusions de cette enquête ne sont pas résolument optimistes, mais manquent pas de susciter des pistes de réflexion. Comment favoriser l’acculturation dont Stéphane Beaud fait une condition de la réussite scolaire ? Il y a sûrement à travailler sur cette question au sein de l’école mais aussi à l’extérieur autour de développement de politiques culturelles et de politique de la ville.