Dans ce châpitre, Claudine Blanchard Laville nous invite à « entrer dans la salle de classe », en analysant les enregistrements sonores de deux séances de mathématiques en classe de première, et de trois introductions à un cours de statistiques (niveau universitaire).
Eleves et enseignants : des sujets didactiques, mais pas seulement
L’élève et l’enseignants sont necessairements, dans l’espace didactique, des sujets didactiques, qui occupent une certaine place dans le cadre de la transmission des savoirs. Mais ils sont également impliqués en tant que sujets au sens psychanalytique : leur psychisme pèse sur leur comportement.
Le discours de l’enseignant de mathématiques
Dans le discours d’un professeur de mathématiques, on peut distinguer des énoncés didactiques (quand il parle des sujets : je, on, vous) enchassés dans les énoncés mathémathiques. Celà est d’autant plus visible que les mathématiques n’ont pas besoin d’être dites pour exister : une fois dits ou écrits, les énoncés existent par eux-même.
En utilisant des énonsés didactiques, l’enseignant « rajoute du sujet » : ce qu’il transmet relève donc autant de la vérité mathématique que de sa propre vérité de sujet. Le professeur parle de lui au travers de sa mathématique privée, dépendant de son histoire personnelle.
De l’analyse
En analysant la grammaire énonciative du discours produit par l’enseignant, il est possible de connaître la façon dont il met en scène son propre rapport au savoir mathématique : il s’agit de déterminer ce qui est réellement entendu par les élèves, à l’insue du professeur, au travers des paroles qu’il prononce.
La signature de l’enseignant :
A travers son cours, l’enseignant impose à l’élève un scénario personnel implicite, qui reste masqué à l’élève par la nature de la relation pédagogique installé par l’institution. Ce scénario constituerait une sorte d’empreinte digitale de l’enseigant.
Constatations générales
En analysant plusieurs séquences, Claudine Blanchard Laville a été amenée à faire plusieurs constatation :
La majeure partie du discours de l’enseignant est accaparée par des énoncés non mathématiques (15 pour 1).
Bien que les mathématiques se travaillent essentiellement par écrit, les élèves sont plongés dans la parole de l’enseigant, et ils doivent dissocier les énoncés proprement mathématiques des énoncés destinés à en favoriser la compréhension.
L’enseignant est absent, en tant que sujet, des énoncés mathématiques (car ils sont auto-suffisants), mais il s’implique dans les commentaires.
Analyse de deux séances de mathématiques en classe de 1ère
L’examen de deux séquences émanant de deux professeurs, Graciela et Marc, permettent d’esquisser deux types de rapports aux mathématiques très différents.
Pour Graciela, les mathématiques représentent un danger dont elle s’efforce de protéger les élèves. Elle entretien un rapport de types phobique avec cette discipline, et s’efforce durant le cours, d’attirer le regard des élèves sur elle pour les détourner du danger.
Pour Marc, au contraire, les mathématiques sont univers où on peut voyager sans limite, qui permet de s’affranchir des erreurs et des approximations de la vie quotidienne... où on peut être tout-puissant.
La façon dont ces deux professeurs se mettent en scène pendant le cours est très différente. Les élèves ne recevront pas la leçon de la même manière. On voit içi que les contarintes intérieures de l’enseignement pèsent lourd pour les choix de l’enseignant dans le déroulement de la classe.
Analyse de trois introductions à un cours de statistique
Les deux séquences qui viennent d’être banalysées portent sur des enseignements différents. Afin de savoir si, avec un corpus lus homogène, les mêmes constatations sont valables, nous allons examiner trois séquences dans un contexte très semblable : même niveau d’enseignement (université), et contenu similaire (statistiques).
L’étude porte sur les premiers énoncés prononcés par trois professeures différentes, au même stade du cours : Lizette, Susanne et Christine. Sans rentrere dans le détail de leurs énoncés, voyons quelles sont leurs principales caratéristiques en fonction de l’enseignante.
| Lizette : | Suzanne : | Christine : | |
|---|---|---|---|
| Utilisation d’expressions chargées d’instaurer la communication | OUI | NON | OUI |
| Utilisation des pronoms | « je vous » montre que les étudiants sont bien les destinataires du projet | « je » et « vous » indique les places assignées à l’enseignant et aux étudiants, en ne laissant pas de place à la négociation | « vous » place l’enseignante dans une position extérieure à la communauté qui doit se souvenir de la dernière séance |
| Rôle de l’introduction | Retrouver l’ambiance de la séance précédente | Réaffirmer le rôle de l’enseignant (expliquer les notations) et des étudiants (être présent) | Permettre aux étudiants de se souvenir de ce qui a été dit lors de la séance précédente |
Examen d’un fragment plus important du discours :
| Lizette : | Suzanne : | Christine : | |
|---|---|---|---|
| Place et rôle du savoir mathématique | Théorie devant servir aux étudiants dans leur domaine d’application. | Texte à traduire, quasiment sacré. | Bon objet dont la construction doit être solide |
| Place et rôle de l’enseignant | Représenter la communauté des statisticiens auprès de futurs utilisateurs de statistiques, articuler la théorie et la pratique. | Traduire le « texte mathématique » pour le rendre compréhensible, en expliquant ce qui est autorisé ou non. | Lutter contre les confusions, souligner les distinctions et les différences, inviter les étudiants à tous se mobiliser |
On voit que ces trois enseignantes imposent aux étudiants trois scénarios personnels très différents. Ce type de scénario est appelé transfert didactique : il impose, à l’insu de l’enseignant, une cerrtaine qualité d’espace psychique.