Afin de mener leur enquête, les deux chercheuses susnommées ont recueilli le témoignage d’une trentaine de femmes réunies pour discuter du thème du bilinguisme familial. La plus part formaient avec leur conjoint un couple linguistiquement mixte, et s’interrogeaient donc naturellement sur le choix de la langue qui devait être pratiquée avec les enfants.
L’expression de bilinguisme familial est donc employée ici pour signifier la co-présence dans la famille de deux ou plusieurs langues distinctes. Dans beaucoup de famille les enfants ont donc deux langues maternelles, même si l’une d’entre elle fini par dominer du fait de l’environnement extra-familial. Mais le partage linguistique peut prendre différents visages.
a) Proposition d’une typologie restreinte de différents cas de bilinguisme
Le fait de considérer le bilinguisme au sein de la famille et non plus dans un contexte scolaire est, au moment de la rédaction de l’article, une démarche assez récente en France. Les acteurs principaux de la situation deviennent alors les conjoints-parents.
Les langues se jouent dans les relations familiales avec des différences notables :
b) Déplacement des acteurs, déplacement de la problématique
Ce qui intéresse les chercheurs ce n’est plus le domaine de l’apprentissage, de le connaissance ou de l’évaluation, mais la question du maintien de l’usage des langues : en effet, sur notre territoire, ce n’est pas le français qui devient objet de préoccupations mais l’autre langue, puisqu’elle est en danger (l’ensemble de la famille baignant dans un contexte francophone).
a) Valeurs symboliques du bilinguisme
Il convient de distinguer bilinguisme réel et bilinguisme symbolique.
On dit qu’il est réel lorsque 2 ou plusieurs langues sont pratiquées dans la familles. Là les modalités peuvent être diverses : tous les membres parlent les deux langues, certain en emploient seulement une, les 2 langues sont utilisées en alternance, etc.
On dit que le bilinguisme est symbolique si la langue étrangère n’est parlée que par le parent « qui vient d’ailleurs » en présence d’un compatriote, d’un membre de la famille, au téléphone, etc. Ce type de bilinguisme ne doit pas être négligé car il participe de la construction identitaire et culturelle de chacun (comme la cuisine, l’habillement, la musique, la religion ...).
b) La citoyenneté ne suffit pas à définir le sentiment d’appartenance
La citoyenneté, bien qu’elle soit un critère objectif d’appartenance n’est pas suffisante pour déterminer le sentiment d’appartenance des individus. En effet, même s’ils ont été naturalisés français, bien des immigrés peuvent continuer à se déclarer italien, polonais, portugais, etc. pour diverses raisons d’ordre politique, identitaire, sentimental.
D’autres critères tels que les prénoms donnés aux enfants, les habitudes alimentaires, les lieux de vacances et bien sûr la/les langue(s) parlée(s) en famille, semblent de plus fiables révélateurs de l’identité culturelle.
c) Diversité des situations
Ex : « Mon père est indien, ma mère est russe, nous vivons en Suisse et notre langue à la maison c’est l’anglais. »
D’un pays à l’autre, d’une famille à l’autre et au sein d’une même famille, les langues ne reçoivent pas le même traitement : les membres de la famille opèrent des choix en ce qui concerne ce qui sera transmis ou non, la langue qui sera ou non étudiée à l’école.
d) Un sentiment de responsabilité envers sa langue
Ex : « J’ai échoué car mes enfants ne ressentent pas le besoin de parler japonais. »
D’après C. Desprez et G. Varro, les femmes vivant en couple mixte ressentent souvent comme un devoir de transmettre leur langue à leur enfant : elles ont bien souvent en tête le projet de faire de leur enfant un enfant bilingue.
Aussi c’est bien souvent par une approche délibérément volontariste que les parents choisissent de transmettre la langue du parent allophone [1] : le rôle de l’autre parent est alors déterminant : s’il ne maîtrise pas lui-même la langue de son conjoint, il devint difficile de la maintenir.
e) Mélanges et mobilités
L’une des préoccupation des parents concerne le mélange des langues : faut-il les employer conjointement ?, en alternance ? Et si oui, comment alterner ?
Pour C. Desprez et G. Varro, la réponse à ces questions se trouve bien souvent intégrée dans l’histoire familiale, histoire qui ne doit pas être considérée comme établie mais bel et bien en éternel mouvement, compte tenu de l’évolution constante de chacun de ses membres.
Or, au rythme de ces changements, les pratiques langagières de la famille évoluent aussi et ceux selon deux points au moins :
Les familles opèrent donc des choix de langues selon l’époque de la vie, le lieu de résidence, ou les générations, ces choix devenant plus importants que le mélange des langues.
a) La crainte de se retrouver « coincé » entre deux systèmes » : dépassée !
Pour les familles, les difficultés rencontrées ne sont pas tant de l’ordre de la maîtrise linguistique que de la maîtrise de la communication. Pas ou peu d’allusions sont faites aux problèmes de prononciation, aux manques de vocabulaires, aux interférences...
On est plus trop inquiet par tout ce qui concerne la maîtrise d’un double système : si dans les années 70’ on pensait courir le risque de se trouver coincé entre deux langues, sans véritablement en maîtriser aucune, cette appréhension est largement dépassée au début des années 90’.
b) « Faut-il parler français avec mon enfant ? »
Cette crainte est souvent exprimée par le parent allophone. Afin d’y répondre, les auteurs proposent de considérer chaque famille cas par cas, afin d’observer comment y est vécu le bilinguisme : de la diversité des situation émergeront alors les moyens de traiter le bilinguisme dans un cadre scolaire.
Le fait que les témoins rencontrés par les auteurs n’aient pas mentionné de difficultés relevant du linguistique, permet à C. Desprez et G. Varro de considérer un changement d’optique sur le bilinguisme.
Sont désormais reliés à cette question des sujets plus délicats tels que, la question « de l’identité, la culture, la transmission, l’altérité, la différence, mais aussi le rôle du conjoint, la rivalité parentale pour l’enfant etc. [2] ».
La préoccupation majeur des parents peut donc être résumée ainsi : « comment conserver, placer, gérer une partie de soi-même incorporée par la langue ? » On passe donc d’un regard extérieur à un regard intérieur, passage qui peut être illustré par la question du statut des langues.
a) Statuts sociaux des langues et des locuteurs
Si l’on se tient aux informations recueillies par les auteurs, il s’avère qu’en France, le statut relatif accordé aux langues est très souvent à la base de la décision d’un couple mixte de transmettre ou non une langue étrangère à son enfant : certaines langues sont perçues comme pouvant favoriser la promotion sociale, tandis que d’autres ne bénéficient d’aucune infrastructure favorisant leur maintient.
Les conseils dispensés aux parents (par les profs, les médecins, les psychologues ...), divergent encore selon qu’il s’agit de transmettre l’anglais, l’allemand ou le turc par exemple.
b) Attention aux stéréotypes : toute langue peut être dévalorisée...
Ainsi pour C. Desprez et G. Varro, il serait simpliste de se conférer aux stéréotypes que chacun à en tête. Selon elles « le statut de la langue ce n’est pas seulement un problème d’ordre social ou sociologique ; le statut réel da la langue maternelle, c’est celui dont l’enfant a fait l’expérience [3] », et donnent l’exemple de la honte ressentie par un petit Américain installé en banlieue parisienne qui se fait traité « d’amerloque » par ses camarades de classe (alors que l’anglais est une langue considérée comme étant prestigieuse).
c) ... et chacun vit différemment une situation apparemment semblable
Au sein d’une même fratrie, chaque membre vit de manière particulière son bilinguisme et ce vécu évolue encore avec les temps (prise de recul, distanciation entre l’histoire des ses parents et de sa propre histoire...).
[1] Celui qui parle une langue autre que celle pratiquée dans le pays où vit et évolue la famille.
[2] C. DESPREZ et G. VARRO, « Le bilinguisme dans les familles », ENFANCE, Tome 45 n°4, Paris PUF, 1991, p.302.
[3] C. DESPREZ et G. VARRO, « Le bilinguisme dans les familles », ENFANCE, Tome 45 n°4, Paris PUF, 1991, p.303.