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jeudi 3 novembre 2005






   
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3.3. A. VASQUEZ, « Le bilinguisme chez les enfants d’exilés, affectivité et stratégies d’identité »
lundi 12 septembre 2005
par Elodie Boisfer

1. Où le vécu des enfants d’exilés apparaît comme un « révélateur de l’expérience de la migration »

A. VASQUEZ, « Le bilinguisme chez les enfants d’exilés, affectivité et stratégies d’identité », ENFANCE, Tome 45 n°4, Paris PUF, 1991, p.279.

Pour Ana Vasquez, le cas des enfants d’exilés peut être abordé comme un révélateur de l’expérience de la migration car tout y est exacerbé : les craintes, les attentes, les difficultés et les désirs des personnes vivant cette situation y sont effectivement plus explicitement dévoilés.

C’est dans cette perspective qu’elle considère que son article peut apporter un regard différent et enrichissant sur la question du bilinguisme des enfants.

2. Perspective théorique et méthodologique de ces recherches

a) Le corpus analysé par Ana Vasquez

L’analyse présentée ici, s’appuie sur un ensemble de recherches effectuées par Ana Vasquez, portant sur une population d’exilés latino-américains vivant en France pour une période prolongée de 10 à 17 ans.

Les personnes rencontrées par l’auteur sont originaires de 4 pays d’Amérique latine, où dans les années 1970, des gouvernements démocratiquement élus ont été renversés par des coup d’Etat militaires, provoquant alors une vague de violence, d’emprisonnements abusifs, tortures, assassinats, disparitions massives, expulsions et fuites du pays qui, peu à peu, se sont transformées en situations d’exil.

b) Le choix d’un cadre théorique : celui de l’ethnographie

Le travail d’Ana Vasquez s’inscrit dans une perspective ethnographique. Elle choisi ce cadre théorique car il lui permet de se situer au carrefour de la sociologie et de la psychologie : les individus sont alors considérés comme des acteurs sociaux (produits d’une culture qui les a déterminés tels qu’ils sont), ce qui implique que non seulement ils existent en société, mais aussi que leur pratiques quotidiennes s’appuient sur des interactions [1]. C’est là l’apport non négligeable de l’ethnographie qui permet l’étude des interactions complexes entre acteurs et milieux sociaux, entre ceux-ci et leurs cultures d’origine.

c) De la nécessité de prendre en compte les aspects historiques

A. Vasquez trouve nécessaire d’aller quelque peu au-delà de la perspective ethnographique, en prenant également en compte le passé récent notamment, qui selon elle, contribue à éclairer l’organisation et les normes sociales d’un groupe, ainsi que les interdits implicites et les modes de faire culturels qui le régissent.

d) Une recherche qualitative dans une perspective diachronique

A. Vasquez a choisi d’opérer ses recherches selon une méthode qualitative. Elle a effectué un travail de terrain prolongé, au cours duquel elle a suivi des groupes restreints et certains individus en particulier, dans leurs interactions quotidiennes (entretiens et autre matériel de tests).

On parle alors de méthode de recherche « de cas » : l’auteur articule ses recherches autour de deux niveaux différents, tels que le cadre social-institutionnel et le comportement des acteurs.

e) L’autre valeur du langage : un lieu privilégié d’expression de l’identité

L’étude présentée par A. Vasquez n’est pas une étude linguistique : le langage est ici analysé en tant qu’outil de communication, l’objectif étant de déterminer la façon dont les enfants se perçoivent en tant que sujets actifs ou passifs dans leur parcours scolaire en France. Mais pour autant, au cours de l’étude, le langage apparaîtra aussi comme un lieu privilégié de l’expression identitaire sur les plans personnel et collectif.

3. Où expulsion et interdiction de retour conduisent à un processus de transculturation

a) La spécificité des exilés

En Europe occidentale en général, il convient de différencier les communautés d’exilés de celles : des travailleurs immigrés, des étudiants boursiers, des diplomates, des touristes, parce qu’ils n’ont pas choisi de quitter leur pays, ils en ont été expulsés, ou se sont trouvés dans l’obligation de fuir pour échapper à des persécutions, l’emprisonnement ou la mort. Leur départ se sont alors faits avec violence, dans la précipitation, sans aucune préparation, sans aucun projet de à l’étranger, tandis que le retour dans leur pays leur est interdit.

L’exil est alors vécu comme une période d’attente, une sorte de vie entre parenthèses, en attendant de pouvoir rentrer à leur « vraie vie ».

b) Le temps vécu hors du pays

La façon dont chacun se situe dans son exil est bien sûr amenée à se modifier avec le temps, si bien que le temps vécu hors du pays influe à son tour sur les exilés. Ana Vasquez distingue alors différentes étapes dans le vécu de l’exil.

  • 1° l’étape de l’arrivée :

A leur arrivé en France les exilés sont marqués par le traumatisme du départ et la rupture d’avec leur pays, qui est signifiée par l’interdiction de retour.

A cela se mêle bien souvent un sentiment de culpabilité (d’être survivant, de ne pas avoir pu rester, d’avoir laisser des êtres chers derrière soi ...), qui conduit les exilés à mobiliser certains mécanismes de défense, comme notamment la négation du présent avec l’idéalisation du passé et du pays, la volonté de vivre ensemble entraînant un mouvement de repli où ils se raccrochent à leur langue.

Avec le temps, (d’une durée plus ou moins variable allant de quelques mois pour les uns à plusieurs années pour les autres), pourra s’élaborer le deuil d’un « monde perdu », et pourra alors être entamé un processus de transculturation.

  • 2° l’étape de la transculturation :

Il ne s’agit pas d’un simple apprentissage de la nouvelle culture, mais bel et bien d’un processus douloureux et conflictuel. L’acquisition de la nouvelle culture implique selon les cas l’abandon ou la mise en veilleuse de la culture d’origine.

  • 3° la remise en question des mythes constitutifs du groupe :

S’opère ensuite une remise en question lente et douloureuse des mythes constitutifs du groupe et dans le cas qui nous intéresse, tout particulièrement du cadre théorique-idéologique et de la volonté de retour.

-  c) Un rapport à la langue vécu différemment par les adultes et les enfants

A leur arrivée en France les Argentins, les Chiliens et les Uruguayens, parlent espagnol tandis que les Brésiliens parlent portugais.

  • Les adultes :

Il est important de noter que les adultes n’étaient pas nécessairement au chômage ni demandeurs d’emploi dans leur pays d’origine, mais qu’au contraire ils bénéficiaient d’un certain pouvoir social. Ce qui ne signifie pas qu’ils étaient tous issus de la classe moyenne, mais ceux issus de la condition ouvrière ou paysanne étaient en grande majorité des dirigeants syndicaux ou politiques et avaient donc un rapport privilégié avec la langue (capacité à manier les mots, aisance de communication, conception du langage comme outil de travail).

Même si beaucoup d’ente eux avaient appris le français à l’école il ne s’agissait cependant que d’un apprentissage scolaire, ne permettant pas de vivre pleinement le quotidien (compréhension orale déficiente, production et compréhension écrite particulièrement difficiles, pas de connaissance du français parlé, des expressions populaires...).

De cette incapacité à communiquer découle un sentiment de DEPOSSESSION : la perte de la maîtrise de la langue est vécue comme la perte d’une partie de soi.

  • Les enfants :

Ils se trouvent dans un situation que l’on peut qualifiée d’extrême, puisqu’ils sont alors en rupture brutale avec leur environnement affectif, social et un paysage urbain qu’ils connaissaient bien.

Par rapport au langage, ils n’avaient pas de problèmes d’expression particuliers, et avaient une maîtrise normale de leur langue (en fonction de leur âge bien entendu).

Même s’ils n’avaient pas pleinement conscience de tout ce qui se déroulait autour d’eux, ils ont néanmoins vécu une véritable période de trouble, durant laquelle la terreur et les persécutions ont bouleversé l’organisation quotidienne des familles.

Ana Vasquez nous présente plus précisément deux cas représentatifs du vécu des enfants d’exilé et de leurs relations aux langues : ils montrent « l’investissement affectif et les rôles que peuvent jouer les deux langues dans différents moments de la vie de ces enfants ». Nous présentons ces exemples l’un après l’autre. Pour faciliter la compréhension de chacun, certains passages de l’article seront lus devant la classe.

4. Le cas de Pablo : l’instinct de survie

a) Autour du langage

Suite aux observations de Pablo en classe, à la cantine, dans la cours et d’après les témoignages de sa mère, A. Vasquez est amenée à faire les constatations suivantes :

  • s’il est silencieux chez lui et a du mal à communiquer ses sentiments, il est néanmoins très bavard à l’école,
  • même s’il parle assez mal l’espagnol et maîtrise plutôt bien le français, il n’y a pas de risque qu’il perde sa langue puisqu’il baigne au quotidien dans un milieu hispano-parlant.

Au cours de ses recherches A. Vasquez a pu constater « que chacun investit dans la langue « que l’on parle », ses peurs et ses fantasmes autant que sa maîtrise du langage [2] ».

En effet, beaucoup de parents ne savaient pas quel comportement linguistique adopter avec leurs enfants : bien souvent les professeurs leur conseillaient de parler en français pour ne pas interférer avec l’apprentissage de leur enfant.

Or il eut été plus judicieux de leur conseiller de conserver « leur » langue lors de leurs conversations avec leurs enfants, puisqu’elle seule était le gage d’une expression fluide et naturelle. Dans les rares cas où les parents se sont astreints à ne parler qu’en français à leur enfants, ils se sont retrouvés « dans une voie sans issue où les échangent avec leurs enfants d’appauvrissaient [3] ».

b) Ne pas parler, mécanisme de défense

Compte tenu des circonstances, de nombreux enfants ont dû comme Pablo, apprendre à se taire (pour éviter d’être pris, de révéler ce qui devait rester caché dans ces périodes de trouble et de terreur), au moment où ils commençaient à maîtriser le langage.

Ainsi, selon A. Vasquez, on peut considérer que « ne pas parler sa langue est un mécanisme de défense » : si Pablo et les autres refusent de parler espagnol, c’est parce qu’ils croient d’une certaine façon se protéger, protéger les disparus et préserver les secrets qui leur ont été confiés. L’interdit de « parler de », a en quelque sorte débordé vers la langue en général. Chez certains enfants on a même pu observer des tics ou des périodes de silence avant de répondre, de peur de laisser échapper un mot espagnol ou portugais.

c) Les territoires de chaque langue

Le temps a fait son œuvre et Pablo est parvenu à donner une place spécifique au français et à l’espagnol.

Même si tout comme à l’école, à la maison on parle français, il arrive que Pablo et sa mère échangent de petits dialogues complices en espagnol : mais ces échanges sont brefs, comme si le fait de parler plus longuement pouvait les mener à traiter de sujets encore tabous pour le moment, comme la disparition de son père par exemple. En fait Pablo est parfaitement bilingue mais il se sent plus à l’aise en français.

Pour Pablo, le fait de grandir dans un pays où l’on parle une autre langue a été une véritable chance, puisqu’il lui a alors été « permis de s’exprimer verbalement et sans transgresser l’interdit, ce qui l’a sauvé de troubles plus graves et durables ».

5. Le cas de María-Paz : le besoin de cohérence

a) Ruptures et révoltes

Si comme Pablo, María-Paz a des difficultés à s’exprimer en espagnol, les raisons de ce malaise sont pourtant toutes autres. Dans le cas de la jeune fille il s’agit d’un défi délibéré à l’égard de son père, qui malgré son emprisonnement, cherche à suivre un modèle familial traditionnel, comme s’il ne se rendait pas compte que ses enfants avaient grandi et que par la force des choses, sa femme avait du prendre d’avantage d’indépendance.

Il survalorise donc tout ce qui vient du Chili (au détriment de tout ce que peu lui apporter la vie en France), et va même jusqu’à imposer qu’on parle chilien à la maison.

María-Paz est tout à fait capable de parler en espagnol, mais elle a fait du français un choix, l’arme par laquelle elle gagne peu à peu son autonomie.

b) La portée symbolique de la langue

Ana Vasquez conclue son article sur ce dernier point. Ainsi, si l’on considère le cas de enfants qui ont réussi a s’intégrer à la société française, on constate que même si avec le temps leur caractéristiques d’enfants d’exilés se sont atténuées, il n’en reste pas moins que l’on retrouve chez eux un besoin de récupérer leur passé et de renouer avec leur racines.

Une autre approche de la langue maternelle se met en place. Ils partent alors à la reconquête de cette langue qu’ils n’avaient pas oubliée mais qu’ils avaient eue besoin de perdre de vue pendant un moment.

Ainsi, si Pablo ne parle toujours pas espagnol avec sa mère, il a choisi de l’étudier au lycée, suit des cours par la marie et essaie de lire des romans en espagnol.

Tout comme María-Paz, il cherche à se reconstruire une identité en mettant en valeur ce qu’il a de latino-américain : la maîtrise de la langue en est alors le moyen le plus efficace.

[1] Cf. E. GOFFMAN, Les rites d’interaction, Paris, éditions de Minuit, 1974 et les écrits de Edward T. HALL, absolument passionnants !

[2] A. VASQUEZ, « Le bilinguisme chez les enfants d’exilés, affectivité et stratégies d’identité », ENFANCE, Tome 45 n°4, Paris PUF, 1991, p.286.

[3] ibid.


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