Parmi les nombreuses études visant à expliquer la façon dont les élèves utilisent et se représentent le CDI, celle réalisée par Elodie Grandmontagne et Claude Poissenot est exemplaire à plus d’un titre [ [Elodie GRANDMONTAGNE et Claude POISSENOT, 2002 - a] et [Elodie GRANDMONTAGNE et Claude POISSENOT, 2002 - b] ]. Tout d’abord, elle s’appuie sur une enquête pilote menée à l’échelle d’un établissement (le lycée professionnel d’une petite ville), auprès de l’ensemble des élèves (427 questionnaires pris en comptes pour 480 élèves). Ensuite, plutôt que de se contenter d’interroger les élèves qui fréquentent le CDI, les auteurs ont choisi de s’adresser à l’ensemble des lycéens, pour tenir compte de ceux qui ne se rendent pas au CDI. Une telle démarche est conforme aux remarques que nous avons pu faire précédemment : pour comprendre une institution, il est non seulement nécessaire de comprendre le profil de ceux qui la fréquentent, mais il faut s’attacher également à comprendre les raisons pour lesquelles certains ne la fréquentent pas. Seule une étude menée hors des frontières du CDI, dans l’enceinte de l’établissement, semble donc appropriée. Nous allons ici rendre compte des résultats de cette enquête.
Pour étudier la fréquentation du CDI par les élèves, on peut choisir de s’intéresser aux « fréquentants », ceux qui sont déjà venus au CDI : 88 % des lycéens répondent à cette conception de la fréquentation. Mais seuls 80 % d’entre exu ont choisi librement de se rendre au CDI. Trois catégories d’élèves doivent être distingués :
Les non-fréquentants
La non-fréquentation peut s’expliquer par le degré de familiarité plus ou moins aigû des élèves avec le CDI, suivant l’exemple des études sur les bibliothèques dont nous avons précédemment rendu compte : un élève se rend d’autant plus volontiers au CDI qu’il est habitué aux biliothèques publiques ou scolaire. Ainsi, 43 % des élèves qui ne se rendaient pas au CDI de leur collège ne fréquentent pas d’avantage de CDI de leur lycée, et seuls 1% de ceux qui se sont familiarisés avec le CDI pendant leur scolarité collégienne ne s’y rendent plus au lycée. On constate également un cumul des pratiques de fréquentation : seuls 86 % des élèves non inscrits en bibliothèque visitent le CDI, contre 95 % de ceux qui y sont inscrits. Pour finir, la familiarité s’acquière également par l’exemple familial : les non-fréquentants se recrutent davantage chez les élèves dont aucun des parents n’est inscrit en bibliothèque que chez ceux qui disposent d’un exemple dans leur famille. En revanche, l’influence du milieu socio-professionnel est très faible : la combinaison de la catégorie socio-professionelle du père et de la mère ne détermine pas la non-fréquentation. L’utilisation du CDI ne répond donc pas aux mêmes déterminants sociaux que les bibliothèques : il peut jouer un rôle d’égalisateur, et se révéler utile à ceux qui en ont le plus besoin. Que le CDI puisse permettre de résorber certaines inégalités entretenues ou fabriquées par l’école n’est pas anodin.
Sans surprise, il s’avère que les garçons fréquentent moins le CDI que les filles. Sachant que les femmes lisent plus que les hommes et qu’elles se rendent plus volontiers dans les bibliothèques, il est logique de retrouver un tel clivage dans le cadre d’une étude sur le CDI : seules 10 % des lycéennes ne fréquentent pas le CDI, contre 19 % de lycéens. La corrélation entre familiarité et fréquentation contribue à creuser l’influence du sexe : les filles étaient déjà plus nombreuses à se rendre au CDI de leur collège. Elles ont donc pu acquérir un degré de familiarité plus élevé que les garçons.
De plus, les non-fréquentants se recrutent chez les externes, qui n’ont pas besoin du cadre de détente que peut procurer le CDI pendant les pauses, et chez les insatisfaits. En revanche, le niveau scolaire ne semble pas avoir d’influence directe sur la fréquentation du CDI. Parmi les raisons invoquées par les lycéens pour justifier leur absence du CDI, la plus déterminante semble être l’absence de besoins en matière de documentation : soit ils disposent déjà des documents à leur domicile, soit ils les achètent ou se les font offrir, soit ils les empruntent ailleurs qu’au CDI. Deuxième argument avancé, l’absence de sollicitation des enseignants ; lorsqu’ils se rendent au CDI uniquement lorsqu’un enseignant les y incite. Le fait de ne pas aimer lire n’occupe que la troisième place dans les raisons justifiant la non-fréquentation du CDI.
Les sceptiques
Les sceptiques, qui ne se rendent au CDI que sous la contrainte, subissent la concurrence entre la lecture et les autres formes de loisirs : les amateurs de télévision et de cinéma préfèrent la salle de permanence, tandis que les amateurs de sport se rendent volontiers en salle multimédia. Les quelques lycéens qui placent la lecture en tête de leurs loisirs favoris se distinguent nettement des autres : ils sont 43 % à se rendre au CDI pendant leurs heures de pause, contre une moyenne de 26 % pour l’ensemble des lycéens. Ils sont également plus nombreux que les convaincus à venir accompagnés par leurs camarades, pour assister à un cours ou pour réaliser un travail de groupe, et la plupart fréquentait peu le CDI de leur collège. Ils font du CDI un usage moins varié et moins spécifique : ils l’utilisent souvent pour une seule activité, en général pour faire quelque-chose qu’ils pourraient faire ailleurs (suivre des cours, utiliser internet, travailler en groupe...). Les sceptiques sont d’autant plus nombreux qu’ils sont jeunes, en début de scolarité, et récemment arrivés dans l’établissement : la familiarité augmente donc avec le temps passé dans l’établissement. Et parmi les motifs d’insatisfaction possibles, les plus déterminants sont la mauvaise organisation du « coin lecture » et du « coin internet », et l’ambiance du CDI jugée inadaptée à leurs attentes.
Les questions les plus souvent traitées par les ouvrages ou les articles sur les CDI, « à quoi sert le CDI ? » ou « quel est le travail du documentaliste », ont tendance à occulter le problème de l’usage que peuvent faire les élèves du CDI. Pourtant, il semble intéressant de s’intéresser à ce qu’en font les élèves, pour confronter les missions théoriques du CDI telles qu’elles sont définies dans les textes officiels à ses usages réels.
Le CDI, point de rencontre de logiques différentes
Les lycéens utilisent le CDI de diverses façons, en fonction de leurs motivations et des contraintes qui pèsent sur eux. Les réponses apportées à la question des activités conduites aux CDI permettent d’établir une hiérarchie dans les fonctions qu’il remplit le plus souvent. le CDI est, par ordre décroissant :
Usages et condition lycéenne
Les usages que font les élèves du CDI ne dépendent pas de leur origine sociale, mais la condition lycéenne, le niveau de scolarité est déterminant : l’usage scolaire augmente à l’approche du bac, tandis que dans les mêmes conditions l’usage collectif diminue. Le temps passé dans l’établissement détermine également ces usages. Ainsi, 29 % des externes viennent pour un cours contre 9 % des internes, probablement parce que les externes ont moins d’occasions d’utiliser le CDI pour d’autres usages. De plus, seuls 38 % des internes font du CDI un usage collectif, contre 54 % des externes, ce qui peut traduire une volonté d’échapper à la promiscuité contrainte et à l’internat, de la part les élèves qui passent le plus de temps dans l’établissement.
Trois types d’usages combinés
Dans les réponses qu’ils apportent à la question sur l’usage qu’ils font du CDI, les élèves fréquentant citent presque tous (98 %) trois usages sur trois autorisés. Il est possible de dégager certaines combinaisons remarquables, pour déterminer quelles sont les fonctions principales du CDI.
L’enquête dont nous venons de rendre compte permet de comprendre que le choix des élèves de venir ou non au CDI dépend en grande partie de ce qui leur y est proposé. Les documentalistes intègrent ce critère, consciemment ou non, en proposant des « services » parfois éloignés des besoins scolaires, comme les revues pour adolescents. Les missions du CDI conçu comme un lieu de familiarisation des élèves avec l’écrit paraissent d’autant plus importantes que les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) se développent. En effet, les réponses au questionnaire montrent que les lycéens ont de plus en plus tendance à privilégier internet comme unique source de documentation, alors qu’il existe d’autres supports d’information parfois plus appropriés à leurs recherche. On remarque également que de nombreux facteurs expliquant la fréquentation sont communs aux CDI et aux bibliothèques publiques, à l’exception de l’origine sociale et des résultats scolaires. Compte-tenu du rôle d’ « égaliseur » social joué par le CDI, les bibliothèques devraient peut-être s’inspirer des CDI pour élargir leur public, en accordant plus d’importance aux espaces de détente.
Le CDI occupe une place à part en tant que lieu de lecture spécialisé dans l’offre de lecture. Les élèves le fréquentent et l’utilisent suivant des préoccupations et des intérêts tant scolaires qu’extra-scolaires. Mais l’enquête d’Elodie Grandmontagne et de Claude Poissenot ne s’est pas attachée à mesurer l’influence spécifique des pratiques de lecture des jeunes sur leur fréquentation ou leur usage du CDI. La réponse que nous allons apporter à notre problématique doit trouver à s’enrichir de leurs observations, mais elle ne peut s’en satisfaire.