Parmi les nombreuses façons d’aborder le rapport des jeunes à le lecture, les enquêtes sur les bibliothèques apportent des éléments intéressants pour répondre à notre problématique. La bibliothèque se rapproche en effet du CDI en tant qu’institution dédiée à la lecture. Si les points communs entre cet équipement culturel et les CDI ne doivent pas en occulter les différences (les acteurs n’en sont pas les mêmes, et l’implantation du CDI dans un établissement scolaire lui confère des caractéristiques très spécifiques), un examen rapide de la fréquentation et l’usage des bibliothèques par les jeunes devrait nous aider à construire une méthodologie d’enquête appropriée et à éviter certains pièges lors de l’élaboration du questionnaire sur lequel nous allons nous appuyer.
L’étude dont nous allons rendre compte, réalisé par Claude Poissenot [Claude POISSENOT, 1997], s’appuie sur les données d’une enquête menée par François de Singly auprès de jeunes de 12 ans et de leurs familles [François DE SINGLY, 1993]. Ce matériel permet de donner à la présente analyse une portée plus universelle que celles qui s’intéressent uniquement au public inscrit en bibliothèque.
Les jeunes s’inscrivent d’autant plus facilement en bibliothèque que leurs parents sont familiarisés avec la culture scolaire, ayant fréquenté l’enseignement supérieur. L’exemple parental se révèle encore plus déterminant : un jeune dont au moins un des parents est inscrit en bibliothèque a beaucoup plus de chances d’être lui même inscrit qu’un collégien dont les parents ne fréquentent pas cet équipement culturel.
Par ailleurs, les parents des jeunes inscrits sont tendanciellement plus engagés dans la pratique de la lecture. Des parents ayant suivi de longues études et fréquentant régulièrement une bibliothèque : tel est le profil parental qui favorise le plus l’inscription d’un jeune en bibliothèque.
Claude Poissenot a également montré qu’il existe un lien très fort entre le diplôme des parents et leur fréquentation de la bibliothèque [Claude POISSENOT, 2001]. Pour un même niveau de lecture, la fréquentation de la bibliothèque dépend essentiellement du diplôme : les titulaires d’un diplôme post-bac sont plus souvent inscrits et fréquentent plus les bibliothèques que les autres. La différence la plus nette est celle opposant ceux qui ont suivi des études générales à ceux qui ont suivis des études professionnelles. On peut expliquer cette différence en considérant que l’habitus de ceux qui ont suivi des études générales les rapproche des formes de pensée qui président au fonctionnement des bibliothèques. « Ce n’est pas l’absence d’engagement pour la lecture qui explique le maintien hors des murs de la bibliothèque de certains lecteurs intensifs ou peu diplômés, mais bien la distance qui sépare leurs pratiques de lecture et leur manière de caractériser le monde de celles en vigueur dans cette institution ». Claude Poissenot en déduit qu’un « degré équivalent de familiarité avec la lecture débouche sur les chances inégales de fréquenter les bibliothèques suivant le niveau de diplôme ».
Le milieu familial, et à travers lui l’origine sociale, détermine donc partiellement la fréquentation de la bibliothèque par les jeunes. Cependant, les jeunes dont les parents disposent d’un maximum de ressources culturelles semblent se détourner des bibliothèques, probablement parce qu’ils ne ressentent pas le besoin de fréquenter cet espace public lorsqu’ils peuvent compter sur un fond domestique conséquent et sur des conseils parentaux disponibles.
Nous avons vu que l’école joue un rôle fortement normatif vis à vis du type de lecture préféré des jeunes. Dans les instructions officielles portant sur le collège, la lecture est considérée comme un moyen de former des citoyens autonomes et dotés d’esprit critique. Apprendre à lire aux é lèves signifie donc leur permettre d’ « accéder, à travers l’écrit, de manière autonome, à la pensée d’autrui1 ». Le moyen proposé est le recours central à la littérature, aux bons livres, aux classiques, dont la liste est arrêtée par les mêmes instructions.
L’école impose donc aux jeunes une certaine conception de la lecture : toutes les pratiques de lecture ne se valent pas du point de vue de l’institution scolaire, et souvent, derrière le plaisir de lire, se cachent des enjeux et des intérêts proprement scolaires. Les jeunes qui intériorisent convenablement les valeurs promues par le système scolaire adoptent également le modèle de lecture véhiculé par l’école. Cette relation étroite entre les habitudes de lecture des jeunes et l’école peut expliquer pourquoi les jeunes en situation de réussite scolaire fréquente plus souvent les bibliothèques que ceux qui sont confrontés à l’échec.
La porosité de la frontière entre l’univers de la bibliothèque et le monde scolaire ne tient pas seulement au rapport que les deux institutions entretiennent avec le livre. Il relève également d’une proximité culturelle entre l’école, qui valorise certaines règles de conduite intériorisées par les « bons élèves », et la bibliothèque, qui réprouve les comportements bruyants, extravagants et agités. Les jeunes en rupture avec le système scolaire « tendent [...] vers des comportement de chahuts plus fréquents 2 ». De tels comportements risquant d’être rejetés ou interdits dans les bibliothèques, ils n’éprouvent pas le désir de les fréquenter.
Plus les jeunes consacrent de temps à la lecture de livres (à l’exclusion des livres scolaires, journaux et bandes dessinées), plus souvent ils sont inscrits : 31 % des petits lecteurs sont abonnés, contre 43% de moyens lecteurs et 58 % de gros lecteurs. Ces résultats peuvent s’interpréter de deux façons différents : soit la bibliothèque satisfait une demande de lecture préexistante, soit elle en suscite la pratique.
La bibliothèque recrute aussi en premier lieu les passionnés de lecture, et ceux qui en maîtrisent le mieux la pratique. Par ailleurs, les jeunes qui associent la lecture à la contrainte, fréquentent moins la bibliothèque que leurs camarades qui déclarent lire pour leur plaisir. Les jeunes aimant lire peuvent trouver dans la bibliothèque un espace leur permettant d’assouvir leur passion, et en retour ce goût pour la lecture peut être encouragé par l’institution. Rappelons toutefois que la « lecture » s’entend ici comme la « lecture » de livres.
Quand on se demande si le type de lecture est déterminant, on constate que l’inscription est d’autant plus fréquente que les jeunes ont lus beaucoup de classiques scolaires et qu’ils disposent de connaissances solides en littérature. Cela peut être dû à la valorisation du genre romanesque dans la bibliothèque, qui sélectionne implicitement son public à partir de son système de valeurs favorable aux romans. Les jeunes qui développent une activité sociale autour de la lecture, qui en discutent avec leurs pairs ou avec leur famille, sont plus souvent inscrits que ceux qui considèrent la lecture comme une activité solitaire. La bibliothèque étant par essence une institution fondée sur la dimension sociale de la lecture (il s’agit d’une espace public dans lequel les livres sont partagés), elle reçoit davantage les personnes qui partagent ce modèle.
Parmi les facteurs utilisés pour expliquer le rapport entretenu par les jeunes avec les bibliothèques, certains semblent plus adaptés que d’autres à une analyse portant sur les CDI. Le contexte familial peut ainsi s’avérer secondaire devant le rapport à l’école et à la lecture, compte tenu des liens très étroits entre le CDI et l’établissement dans lequel il se trouve. Lieu de lecture, mais aussi d’enseignement, de loisir, ou de travail personnel, le CDI peut être fréquenté par des jeunes de toute origine sociale, beaucoup plus facilement que les bibliothèques.
Claude Poissennot souligne le lien étroit entre le facteur lecture et le facteur école pour expliquer la fréquentation des bibliothèques. Il est donc probable que la façon dont les élèves utilisent les fonctions scolaires du CDI est influencée par le rapport qu’ils entretiennent à la lecture. L’usage et les représentations du CDI par les élèves de collège semblent dont pouvoir s’expliquer par leurs pratiques de lecture.